Lettre de Nadejda Tolokonnikova du 19 octobre 2013
Traduction : Marie N.Pane Le 17 octobre au soir, on m’a convoquée au poste de contrôle de l’entrée du camp-hôpital n°21 sous le pretexte de me donner mon courrier. Au poste de contrôle, la jeune femme femme souriante, qui chaque fois, sur ordre de la direction,barre la route à mes avocats et à mon mari, me remet quelques journaux. Elle m’installe confortablement sur un banc en disant « Attends ici que les gardes te ramènent au bâtiment. » J’attends une dizaine de minutes. Derrière la porte on entend des gens courir, s’affairer, jeter et déplacer des choses. Elle s’ouvre enfin. Je vois une caméra vidéo dirigée vers moi. Il y a là une dizaine d’employés de la prison n°21. Le directeur-adjoint, l’équipe d’enquête et d’intervention, tous sont là. C’est Alexandre Tchetyrev qui tient la caméra, celui-là même qui, en janvier 2013, s’est fait un plaisir d’écrire un rapport sur moi (comme quoi je ne l’avais pas salué, alors que je me trouvais à l’hôpital pour de violents maux de tête), et qui durant ce séjour n’a jamais accepté d’enregistrer la moindre de mes requêtes (« Je n’ai pas le droit d’accepter quoi que soit de votre part, je ne vous dois rien »). Les employés de la section spéciale parlent à toute vitesse : « Vous quittez la colonie-hôpital 21, vous êtes envoyée dans une colonie, transfert urgent. » Je demande où on m’envoie exactement. « A la colonie n°13 » me répond la section spéciale. « Montrez-moi la décision de transfert. » « Nous n’avons pas à vous la montrer » - je reçois la phrase magique en réponse - « Mais tenez, si vous ne nous croyez pas. Sur nos vêtements il est marqué « Colonie pénitentiaire n°13 ». » Je regarde – c’est bien vrai. Je suis étonnée. J’essaie de demander la raison de cette hâte soudaine. Toutes mes affaires sont déjà là, au poste de contrôle. Qui les a rassemblées, durant le court laps de temps où je récupérais mes journaux, je l’ignore. Plus tard je me rendrai compte qu’une partie a été oubliée. Les employés de la colonie-hôpital n°21 entassent mes paquets dans le fourgon pénitentiaire. On me pousse de force vers la porte. « Vous avez des plaintes, des déclarations à faire ? Vous êtes à présent sous la responsabilité de l’escorte. » - les paroles habituelles des gardiens. « Oui, j’ai des maux de tête violents », je réponds. « J’ai une crise violente, aucun antalgique ne fait d’effet ». Les gardiens insistent pour appeler un médecin. « Il faut mesurer la tension et examiner la malade », décide le médecin. «Allez, c’est bon, ça y est – crient les deux directeur-adjoints du camp-hôpital. Grimpe dans le fourgon, vite. Pas de mesure. Allez, on se dépèche. » Torchkov, le responsable de la discipline de la colonie, me balance dans le fourgon comme un sac de patates. La porte de la cage se referme. Nous roulons. La veille, le 16 octobre, j’ai adressé une requête au directeur de la colonie-hôpital n°21. Je lui demandais par écrit de garantir ma sécurité personnelle en vertu de l’article 13 du code pénal de la Fédération de Russie. J’expliquais dans ma déclaration que dans la colonie n°14 j’allais me retrouver en butte à la vengeance de la direction du camp pour avoir dit la vérité sur leur établissement, et à l’agressivité et à la méchanceté des détenues haut-placées que l’administration a régulièrement montées contre moi. Le 17 octobre j’avais personnellement fait savoir au procureur-adjoint de Dubravnoj, M. Yamashkine, que j’étais en danger dans la colonie n°14. J’avais également adressé de nombreuses déclarations écrites au directeur du Service Fédéral d’Application des Peines (FSIN), au Parquet Général, au directeur du FSIN de Mordovie. Le 17 octobre au matin le directeur de la colonie-hôpital n°21, M. Klichkov, m’a répondu, lorsque je lui ai fait part de mon inquiétude, que d’après ses renseignements je serai transférée à la colonie n°13 et que j’y serai en sécurité. « Il n’est pas question que tu retournes à la colonie n° 14, voyons! » m’a-t-il assuré. Et donc, on m’a embarquée dans un fourgon pénitenciaire et nous roulons. Une demi-heures plus tard, nous sommes arrivés. A la colonie n°14.
Dès le poste de contrôle de la colonie n°14, j’ai déclaré aux employés du camp que j’avais été amenée dans cet établissement de façon illégale, par la tromperie et par la force. J’ai expliqué que dans la colonie n°14 j’avais des craintes pour ma santé psychologique et physique. Et que de ce fait je déclarais immédiatement la grève de la faim. J’exige la garantie de ma garantie personnelle et j’exige d’être transférée dans une colonie d’une autre région. Parce que dans cette région, en Mordovie, on fait subir des choses terribles aux prisonniers. On leur ment, on les embarque de force dans des véhicules, on refuse de les écouter, on les écrase, on les détruit et on anéantit ce qu’il y a d’humain en eux. Les êtres humains deviennent des bêtes aux abois. Et je l’avoue, oui, j’ai peur pour l’avenir. Parce que je ne sais pas ce qui peut m’arriver ce soir. Ce que vont décider de me faire subir les bourreaux du Service Fédéral d’Application des Peines de la région de Mordovie. Et j’ai peur pour ***, les détenues avec qui j’ai pu discuter brièvement, mais intensément dans la colonie-hôpital° 21. Nous avons parlé des camps de Mordovie. Elles purgent leur peine dans la colonie n°2 et m’ont raconté des choses terribles. Des choses dont j’avais entendu parler auparavant, mais que je n’arrivais pas à croire.
***, pour avoir déposé plainte contre la colonie n°2 après du Parquet Général et du Représentant plénipotentiaire pour les droits de l’Homme était maintenue en permanence au cachot, frappée et privée de nourriture. L’hiver on laissait exprès ouvertes les portes de sa cellule, si bien que même les gardiens chargés de la surveiller se plaignaient du froid. Elle n’avait comme vêtement que la robe orange réglementaire et sa culotte. Pour avoir parlé avec moi *** a été renvoyée d’urgence de la colonie-hôpital vers la colonie n°2. On l’a prévenue qu’ « elle était attendue là-bas ». Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, je voudrais que la société civile puisse exercer un contrôle, de façon à ce que les détenus qui sont prêts à dire la vérité sur les prisons ne soient pas torturés, ni physiquement, ni psychologiquement. *** fait partie de ces kamikazes qui racontent ce qui se passe dans les colonies sans fioritures. Exigez du Service Fédéral d’Application des Peines des informations à son sujet, ne permettez pas qu’on l’anéantisse. Faites comprendre que les détenus ne sont pas des êtres complètement privés de droits, que la société est prête à se mobiliser pour défendre ces droits. Il y a une autre détenue, ***, elle se déplace avec deux cannes, très lentement, pliée en deux, elle s’est bousillé la santé dans les lieux de privation de liberté, alors qu’elle était en bonne santé quand on l’a condamnée. Elle est presque paralysée des membres inférieurs, elle a une hernie discale. Le 15 octobre, bien qu’elle n’ait reçu aucun traitement dans la colonie-hôpital n°21, on a décidé de la transférer. Cependant *** a refusé de monter dans le fourgon, elle a déclaré qu’elle entamait une grève de la faim, et qu’elle l’a poursuivrait jusqu’à ce que le procureur vienne, jusqu’à ce qu’on la soigne et qu’on la soulage de ses douleurs permanentes au dos et aux jambes. Ils ne l’ont pas fait monter de force dans le fourgon, mais ils l’ont envoyée au cachot de la colonie-hôpital. « Quand tu reviendras au camp n°2, Kemaev s’occupera de ton cas », lui a-t-on promis. Kemaev, c’est le responsable de la discipline au camp n°2, connu dans toute la zone pour son sadisme. « Je préfère mourir de faim que de mourir sous les coups, les tortures et les humiliations. J’ai déjà subi ça avant d’être envoyée ici parce que j’avais défendu des filles qui se faisaient frapper. On m’a enfermée dans une cage plusieurs jours et on m’a frappé régulièrement. Et ensuite ils diront que j’ai moi même essayé de m’étrangler, comme il font toujours… J’ai peur. Je prie le ciel pour qu’il ne permette pas cette horreur » - voilà les dernières paroles que j’ai entendues de ***. Ensuite on m’a envoyée dans la colonie n°14 et elle, elle continue sa grève de la faim.
Aujourd’hui vendredi 18 octobre 2013 on va encore essayer de la tranférer, toujours sans l’avoir soignée. J’ai demandé à mes avocats de rendre visite à *** et *** dans le camp n°2. Je suis responsable à présent du destin de ces personnes, parce qu’elles ont été renvoyées en urgence au camp n°2 pour avoir parlé avec moi. On le leur a dit ouvertement. Mais il est probable que les avocats se voient interdire l’accès au camp n°2, tout comme on leur a interdit de me rendre visite à la colonie-hôpital. Et c’est terrifiant.