Le châtiment: entretien avec Zara Mourtazaliéva sur la vie dans le camp de Mordovie où l'une des Pussy Riot va purger sa peine. Partie 1.
Cette semaine, les deux membres du groupe punk Pussy Riot sont envoyées en camp de détention. Maria Alekhina purgera sa peine dans un camp dans la ville de Perm et Nadia Tolokonnikova en Mordovie, dans une région connue sous le nom de “MordovLAG”. C’est de ce camp en Mordovie, que Zara Mourtazaliéva, une autre prisonnière d’une affaire fabriquée, vient de sortir après plus de 8 ans d’internement.
L’association Russie-Libertés a interviewé Zara Mourtazaliéva, l’héroïne du livre docu-fiction de Zoïa Svétova « Les Innocents seront coupables : comment la justice est manipulée en Russie » , sur les conditions de détention dans la colonie pénitentiaire. Nous allons publier ce grand interview en 3 parties. Voici la première :
1°. Sur les types de camp et leur structure sociale.
Russie-Libertés : Pourriez-vous nous parler des types de camps existant en Mordovie ?
Zara Mourtazalieva : Il y a trois camps pour femmes dans cette région: IK-2, IK-13 et IK-14 (« IK » est l’abréviation de « colonie de correction »). La colonie IK-13 et IK-14 sont pour des prisonnières qui passent leur première condamnation. En IK-2 se trouvent des femmes qui ont déjà été condamnées à plusieurs reprises. Les autres camps sont pour des hommes : avec le régime ordinaire, avec le régime renforcé et pour la détention à vie. En totalité, il existe 22 colonies en Mordovie. Les colonies dans cette région sont considérées par des prisonniers comme les plus pénibles.
Zara: Dans la colonie les prisonnières sont regroupées en « brigades » qui comportent 40 personnes chacune. Chaque brigade a une norme de productivité pour la journée de travail. Nous, on travaillait dans’ un atelier de couture. Par exemple, on devait fabriquer 200 costumes de camouflage pour des militaires par jour. Parmi ces trois colonies pour des femmes, la colonie, où moi, j’ai passé ma détention, IK-13, a la réputation de la moins sévère.
R-L : Et comment les prisonniers savent quelle colonie est plus ou moins sévère ? D’où vient l’information sur ce qui se passe dans les autres colonies ?
Zara : Il existe une colonie pour tout le monde, appelée LPU-21 (“l’institution du traitement médical et thérapeutique” - commentaire R-L), qui se trouve sur un territoire commun et où yous les détenus viennent pour le traitement médical. Les hommes et les femmes qui n’ont pas de possibilité d’être soignés dans leur colonie se trouvent là-bas. Et donc, c’est là, où tu rencontres des gens – c’est un point d’échange. Et pour beaucoup de prisonniers c’est une aide importante.
R-L : Et comment est-ce qu’on peut y accéder ?
Zara : C’est purement par piston. Si tu deviens ami avec des médecins, si tu viens les voir régulièrement pour leur faire des cadeaux, donc, tu n’as pas de soucis à te faire – tu vas juste voir le médecin et tu lui demandes de te mettre sur la liste des patients de cet établissement.
R-L : Et dans combien de temps tu peux te retrouver là-bas ?
Zara : Dans 10 jours tu y seras. Mais à condition que tu as de bonnes relations avec les médecins.
R-L : Combien de temps les détenues peuvent rester dans cet établissement ? Je parle des “pistonnés” bien sûr.
Zara : Beaucoup de temps. Pas la moitié de l’année, évidemment. Mais tu peux y retourner souvent ou rester pour travailler. Ou encore, si tu arrives à instaurer de bonnes relations avec les médecins, tu peux avoir le traitement prolongé. Ça veut dire que tu y restes parce que les médecins trouvent chez toi des nouveaux symptômes et ainsi de suite…
R-L : Alors, comment faire si tu n’as pas de piston ?
Zara : Tu as toujours la possibilité d’y aller, mais c’est plus compliqué pour obtenir la convocation, et tu n’y resteras pas longtemps : les filles sont guéries très rapidement et elles reviennent très vite dans leur colonie.
LPU-21 c’est le lieu où l’on vient pour dormir, reposer et retrouver la force.
R-L : Quels groupes de détenues peut-on distinguer dans une colonie ?
Zara : Les colonies des femmes ne sont pas très différentes de celles des hommes en ce qui concerne la structure hiérarchique : il existe des « surveillants », des « blatnye », des « polozhentsi ».
[La structure hiérarchique dans la colonie née pendant les années 1930-1940 dans l’Union Soviétique et qui persiste toujours en Russie se base sur deux types d’ordre : celui installé par l’administration du camp (collaborateurs, appelés « les rouges » ou encore « les boucs » qui sont considérés comme dénonciateurs par des prisonniers) et celui installé par les « vors » ou « blatnye » qui gardent l’autorité sur des détenus basée sur leur honneur, sur leur capacité de résoudre des conflits et leur liens dans la communauté des prisonniers. Des « blatnye » sont respectés par d’autres prisonniers pour leur indépendance par rapport à l’administration de la colonie – ils osent de contredire à l’administration de la colonie, mais comme ils sont respectés par des prisonniers l’administration est obligé de négocier avec « blatnye » certaines décisions. Des « blatnye » ont des assistants appelés « polozhentsi » qui peuvent agir au nom des « blatnye » dans les affaires moins importantes. Et des « polozhentsi » choisissent parmi des prisonniers à qui ils ont confiance ceux qui seront responsable de l’ordre publique dans une cellule du camp appelés « surveillants » - commentaire R-L]
Mais l’hiérarchie dans les colonies des femmes est moins structurée: chez les femmes toutes celles qui se battent contre l’administration et contre l’humiliation des détenues sont considérées comme des « blatnye ». Les autres collaborent avec l’administration. Chez les hommes, il existe des « blatnye », des «surveillants », des «polozhentsi », des «ordinaires », etc. Chez nous, c’est beaucoup plus simple. Soit tu t’associes avec « blatnye » et tu te bats contre l’administration, soit tu es avec les collaboratrices.
R-L : Et quel est le ratio entre les « blatnye » et les collaboratrices ?
Zara : La plupart des prisonnières collaborent avec l’administration – il y’en a peut-être 90%.
R-L : Est-ce qu’elles collaborent avec l’administration de manière active ?
Zara : Oui. De manière active – et elles ne le cachent pas. C’est presque affiché : sois vigilante, je travaille pour l’administration. Fais attention à ce que tu me dis, car si un jour je devais parler de toi, je serai obligée de tout dire.
R-L : Existe-t-il des prisonnières « neutres » ? Qui ne sont pas ni collaboratrices ni « blatnye » ?
Zara : Non, non. Personne n’est neutre, en effet. Tout dépende de l’offre de l’administration. S’il y a une possibilité d’obtenir la libération conditionnelle, la grande majorité des filles se mettra au service de l’administration. Peu importe les moyens qu’elles vont utiliser contre toi. Si demain l’administration sollicitait l’une d’elles pour, par exemple « cacher un truc compromettant chez Zara » elle le fera sans broncher. Mais le pire c’est que un mois plus tard’elle viendra toi voir pour te dire : « Tu sais, Zara, c’est moi, qui l’ai fait et je te demande pardon. J’ai eu vraiment besoin de le faire pour pouvoir rentrer à la maison ».
R-L : Est-ce qu’il existe une règle d’éthique particulière pour des prisonnières dans ce cas ?
Zara : Non, ce comportement est normal. Elles le justifient par la nécessité pour elles de rentrer à la maison : car il y a des enfants, le mari qui les attendent à la maison.
R-L : Toutefois, est-ce qu’il existe des femmes en colonie qui arrivent à garder la position de neutralité ?
Zara : Oui, ces femmes existent. Ce sont des SDF. Elles n’appartiennent à aucun groupe, personne ne les écoute : ni l’administration, ni les prisonnières. Souvent ce sont des femmes qui se trouvaient dans la situation très difficile et qui se sont venues par elles-mêmes à la préfecture pour s’accuser des faits qu’elles n’ont pas comis, seulement pour se retrouver dans un endroit chaud comme la colonie. Il y a beaucoup des prisonnières comme ça : elles sont contentes de vivre dans la colonie.
Et il existe beaucoup de prisonnières qui ont peur du jour de la libération, parce qu’elles ne savent pas où aller. En liberté elles vont boire, se droguer. Comme il existe beaucoup d’arnaque de l’appropriation de leur domicile, elles vont se retrouver sans travail et sans logement, soûlées et droguées. Finalement, elles reviendront en prison ou en colonie.
Il y a des cas où les proches renoncent à la détenue. La famille arrête de la soutenir : au début la famille lui envoie des colis, des livres, et un jour tout s’arrête.
R-L : Comment les détenues en colonie réagissent à une telle situation ? Existe-t-il la solidarité ?
Zara : En fait, le problème c’est qu’il y’en a 600 détenues en colonie. Quand je suis arrivée en colonie, il y avait 1000 détenues. Il est impossible de suivre des actualités de chacune Moi, j’étais au courant de ce qui se passait dans la vie de onze autres tchétchènes détenues en colonie. Si l’une d’entre elles avait des problèmes, j’étais toute de suite au courant et j’étais là pour la soutenir. Les filles avec lesquelles je communiquais ( une était de Tambov, deux venaient de Moscou, et une de Saint-Pétersbourg ) - sont devenues mon cercle d’amis. J’étais aussi à leurs côtés pour les aider, car c’était mon entourage. Donc, si l’une d’entre elles se trouvait dans une situation aussi grave je ne pense pas que ça changeait vraiment son quotidien. Elle ressentait sûrement un choc émotionnel. Mais on partageait tout entre nous dès qu’on recevait des colis.
R-L : Comme dans une famille ?
Zara : Oui, c’est exactement le mot même qu’on utilise pour appeler les membres de ce type de groupe : « séméïnitsa » (c’est-à-dire le membre de la famille). Et l’administration aussi utilise ce terme.
R-L : Sinon, quel mot les prisonnières utilisent pour parler d’elles-mêmes en générale ?
Zara : Nous, on utilise le mot « zéki » (abréviation de “détenues” - ndt).
R-L : Et comment l’administration appelle des prisonnières ?
Zara : L’administration nous appelle : « lie de la société ». Sinon on nous appelle aussi « vous n’êtes personne » ou « personne vous a invité ici » - ce sont des phrases les plus douces que l’administration adressée aux prisonnières. Par contre pendant les visites de comités de contrôle l’administration nous appelait « chères détenues ».
R-L : Quels autres groupes peux-tu distinguer parmi des prisonnières ?
Zara : Il existe des « femmes-violeuses » : elles ont violé ou tués des enfants, leurs enfants. C’est une catégorie à part et les femmes qui se considèrent comme des bonnes personnes ne leur adressent pas la parole. Et dans la vie commune ces femmes ont la position la plus basse – elles exécutent des ordres ou font la lessive. Les femmes qui ont tué leur enfant ou qui ont participé à l’acte de viol d’un mineur, n’ont pas de droit à la parole. Même si dans la colonie personne n’a le droit à la parole, ces femmes-là sont vraiment obligées de se taire. Elle peut venir vous servir du thé, mais elle ne doit pas parler. Si elle transgresse cette règle, elle risque d’être punie.
Il existe des «cercles de communication ». Par exemple, dans mon «cercle de communication » il y’avait six personnes maximum. Et donc, plus personne ne pouvait y rentrer. Si une des prisonnières essayait de pénétrer ce cercle (pour semer le trouble ou pour obtenir des renseignements sur quelque chose), le groupe se réunissait pour punir cette intruse. Il existe des règlements de comptes entre les groupes.
R-L : Est-ce que les groupes se forment aussi selon l’orientation sexuelle de détenues ?
Zara : Non.
R-L : Est-ce qu’il existe la violence sexuelle en colonie ?
Zara : Non, pas de violence sexuelle en colonie : chacune a le choix de pratiquer les relations comme elle veut.
R-L : Quelle est l’attitude à l’égard des lesbiennes ? Par exemple, il paraît que c’est très dangereux pour un homosexuel-homme de se trouver dans la colonie pénitentiaire…
Zara : Nous n’avons pas de mêmes règles. Il y a des lesbiennes et ensuite c’est le choix de chacune de communiquer ou non avec elles.
R-L : Si une lesbienne arrive en colonie, peut-il l’administration utiliser cette information contre elle ?
Zara : Cela peut être le motif pour un châtiment de la part de l’administration mais pas de la part de détenues. L’administration peut diffuser des informations sur elle, même la mettre dans une cellule isolée pour la priver de la communication.
R-L : Comment ça se passe, la diffusion des informations ?
Zara : Très facilement. Une des détenues peut dénoncer l’amour entre deux femmes à l’administration. Alors, elles sont convoquées à l’administration pour donner des explications. Et ensuite l’administration attend de les arrêter en flagrant délit…
R-L : Et comment d’autres détenues peuvent-elles être au courant ? Est-ce qu’il existe des sources ?
Zara : Non, ça se passe simplement. En fait, tout le monde est au courant de tout sur tout le monde. Moi, je passe 24 heures sur 24 avec les autres détenues. Donc, je sais comment elles vivent. Tu ne peux pas l’ignorer.
Nous remercions Zara pour son récit. A suivre.
Russie-Libertés exige la libération immédiate de tous prisonniers politiques en Russie !
(c) photo: Zara Mourtazaliéva.
Interview et traduction: Olga Nikolaeva.