Nous sommes Russes. Voici notre déclaration sur la situation des personnes LGBTQ+ en Russie et dans le monde.

Nos ami·es, nos familles, nos allié·es. Nous nous opposons à toutes les formes d’autoritarisme, d’impérialisme, de nationalisme et de xénophobie.

Aujourd’hui, en Russie, être une personne queer est dangereux.

En 2013, l’État a adopté la loi sur la «propagande des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineur·es». Depuis, des organisations ont été fermées, des livres et des films retirés, des personnes condamnées pour le simple port de symboles arc-en-ciel. En 2022, l’interdiction a été étendue à toutes les personnes, quel que soit leur âge.

En 2017, le monde a découvert les enlèvements, les tortures et les meurtres massifs de personnes queer en Tchétchénie — détenues dans des prisons secrètes, torturées à l’électrochoc, livrées à leurs proches pour de prétendus « crimes d’honneur ». Aucune enquête sérieuse n’a été menée.

En juillet 2023, les autorités ont interdit la transition de genre, médicale et juridique. En novembre 2023, la Cour suprême a déclaré le « mouvement LGBT international » organisation extrémiste : des millions de personnes sont devenues, du jour au lendemain, passibles de poursuites pénales.

En 2024, Alekseï Kotov est mort dans un centre de détention de Moscou, accusé d’ « extrémisme ». Il n’était pas militant. Il dirigeait une agence de voyages pour une clientèle LGBTQ+. Torturé à l’électrochoc lors de son arrestation, il se serait suicidé avant son procès.

L’État russe continue de persécuter les personnes queer. Dans les prisons. Dans la rue. Chez elles.

Sous prétexte de « protéger les enfants », il rend la vie de ces mêmes enfants insupportable : isolement, dépression et pensées suicidaires chez les jeunes LGBTQ+ ne sont pas un effet secondaire de cette politique — ils en sont la conséquence directe.

Mais la Russie n’est pas le seul exemple.

En mars 2026, le Sénégal a porté la peine pour relations homosexuelles à dix ans et criminalisé pour la première fois le soutien public aux personnes LGBTQ+. En Ouganda, l’une des lois anti-LGBT les plus brutales au monde, adoptée en 2023, prévoit la peine de mort. Des mesures similaires ont suivi au Mali (2024) et au Burkina Faso (2025).

Tous ces États affirment défendre leur société contre une « influence occidentale » décadente. C’est un mensonge. Et un mensonge particulièrement cruel.

La criminalisation de l’homosexualité n’est pas une « tradition russe » : c’est Pierre le Grand qui l’a importée d’Europe occidentale dans son Code militaire de 1716, dans le cadre de son projet d’occidentalisation. Nicolas Iᵉʳ l’a étendue aux civils en 1832. Les bolcheviks l’ont abolie en 1922. Staline l’a restaurée en 1934. L’Âge d’argent — Kouzmine, Tsvetaïeva et Parnok, Diaghilev, Tchaïkovski — fait partie de l’histoire russe. Ce qui est importé d’Occident, ce n’est pas la culture queer. C’est sa criminalisation.

Quand un État affirme que les personnes queer sont une importation étrangère, il ne défend pas sa culture — il efface une partie de ses propres citoyen·nes et de sa propre histoire.

Pourtant, cette rhétorique anti-occidentale ne signifie pas qu’il n’y a pas d’acteur·ices occidentaux·les. Iels existent. Iels sont simplement du côté où beaucoup ne voudraient pas les voir.

Ces réseaux ont aussi un visage français. L’ancienne « La Manif Pour Tous », rebaptisée en 2023 « Syndicat de la famille », fait du lobbying en France, au Vatican et à l’ONU, où elle dispose d’un statut consultatif. En mai 2025, sa présidente Ludovine de la Rochère est intervenue à la Conférence panafricaine sur les « valeurs familiales » au Kenya — l’un de ces événements qui poussent à des législations anti-LGBT en Afrique. Dans le même écosystème : Alliance VITA, les Associations Familiales Catholiques et d’autres structures qui s’opposent aux droits reproductifs et aux droits LGBTQ+. Ces organisations ne sont pas marginales. L’internationale réactionnaire a des citoyen·nes français·es, et iels travaillent en ce moment même.

Beaucoup de celles et ceux qui ont fui ces régimes sont aujourd’hui ici — réfugié·es de Russie et de Tchétchénie, d’Ouganda, du Sénégal, du Mali, du Burkina Faso, d’Iran, d’Afghanistan, de dizaines d’autres pays. Iels ne sont pas venu·es chercher des privilèges. Iels sont venu·es sauver leur vie.

Et le système d’accueil français se révèle souvent non pas un·e allié·e, mais une épreuve supplémentaire. Les personnes trans se retrouvent dans des hébergements où elles sont exposées à la violence. Les traitements hormonaux s’interrompent. Les survivant·es de tortures n’accèdent pas à l’aide psychologique. L’interdiction de travailler pendant la procédure crée dépendance et exploitation. Il faut sans cesse re-raconter les violences subies, prouver son identité.

Nous exigeons un logement sûr respectueux de l’identité de genre ; un accès aux soins sans discrimination ; un accompagnement réel dans les procédures d’asile ; le droit à une vie digne ; une protection effective contre l’expulsion vers des pays où la vie des personnes queer est menacée.

Et nous nous adressons à la communauté queer française : ouvrez vos portes. Les réfugié·es sont déjà là. Iels n’ont pas besoin de pitié, mais d’allié·es et de camarades de lutte.

La lutte des personnes queer est indissociable de celle des personnes migrantes, racisées, en situation de handicap, sans papiers, vivant dans la pauvreté. Nous luttons ensemble — ou nous ne gagnons pas.

En cette cinquième année de la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine, nous comprenons à quel point tout cela est lié. Avant une grande guerre, l’État commence toujours par se trouver un ennemi intérieur. Personnes LGBTQ+, migrant·es, minorités ethniques et religieuses : on les déclare dangereuses, on les rend invisibles. L’État teste jusqu’où il peut aller. Et s’il ne rencontre pas de résistance, il continue.

Les personnes queer sont rarement les dernières victimes de l’autoritarisme — le plus souvent, elles en sont les premières.

À toutes les personnes qui entendent aujourd’hui des paroles semblables dans leur pays :

Quand on dit vouloir « simplement protéger les enfants » — méfiez-vous.

Quand on promet que les restrictions ne concerneront « que la propagande » — méfiez-vous.

Quand on qualifie les personnes queer d’« influence étrangère » — il ne s’agit pas de défendre une culture, mais de priver la société d’une partie de sa propre histoire.

Nous avons déjà entendu ces mots. Nous savons ce qui vient ensuite.

D’abord disparaissent les mots.

Puis les livres.

Puis les organisations.

Puis les personnes.

Nous ne le savons pas par les manuels d’histoire. Nous le voyons de nos propres yeux.

La haine ne s’arrête jamais aux premières victimes.

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