Entrevue d’Elena Masuk avec Nadejda Tolokonnikova publié à Novaya gazeta le 1 octobre 2013
Système d’éducation collective…
-Nadia, vous êtes resté ici presque un an, nous nous sommes rencontrés il y a 9 mois, lors de notre première rencontre vous disiez que tout vous convient, tout va bien. Quels sont les changements qui vous ont poussée aujourd’hui de déclarer la grève de la faim ?
- Je n’avais pas autre choix il y a 9 mois, je ne pouvais rien dire d’autre. On m’a laissé comprendre de façon assez brutale ce qui va m’arriver si je dis autre chose. Cette information venait essentiellement des détenus qui étaient en contact avec l’administration de cet établissement correctionnel. Par exemple, de la détenue nommée chef d’équipe, responsable de notre unité.
- Peut-on connaitre son nom de famille ?
- Ladina. J’ai réfléchi longuement si je pouvais donner les noms des autres détenues, j’étais préoccupée par un certain code d’honneur, car j’admets que le fait de donner leurs noms peut aggraver leur situation. Finalement, j’ai pris la décision de donner les noms pour que mes propos ne soient pas sans fondement. Je me taisais trop longtemps en essayant de les couvrir, couvrir leurs agissements illégaux. Aujourd’hui je suis contrainte de les nommer.
Comment les chefs d’équipe instaurent leur règne dans l’unité ?! Dès mon arrivée dans le camp, elle m’a fait comprendre qu’il est inutile de s’adresser avec des plaintes ou suggestions à l’administration du camp ou à qui que soit parmi les supérieurs. Ses paroles étaient soutenues par des cris et des obscénités, parfois des menaces directes. Le but de tout cela était de me montrer qu’ils sont des « anciens » ici, des gens passés par beaucoup de choses, y compris les horreurs déjà vues dans le camp 2 (établissement correctionnel N°2, d’où elles sont venues en 2009, lors de la division en «nouveaux » et « anciens »). C’est au travers de cette détenue que l’administration m’a fait passer le message qu’aucune plainte de ma part ne sera acceptée, dans le cas contraire la vie de toutes les détenues va réellement s’empirer, c’est la règle ici, si une détenue se plaint des conditions de vie ou de travail, tout le monde souffre, ce qui s’appelle «le système d’éducation collective».
En décembre lors de notre discussion, je parlais de notre camp très prudemment, car je ne voulais pas porter préjudice aux autres détenues, connaissant cette méthode de responsabilité collective. Elles étaient si épuisées par la préparation de votre arrivée, l’arrivée de l’inspection, elles étaient exténuées.
- Qu’est-ce qu’elles préparaient pour notre arrivée ?
- Quelques jours avant votre venue dans le camp, il y a eu des travaux généraux. Ça arrive à chaque fois quand une inspection arrive, l’administration essaie de corriger certains défauts, mais cela se traduit par une surcharge de travail des détenues qui est insoutenable. Les détenues passent leur journée dans l’atelier et après cela elles rentrent dans l’unité et poursuivent leur travail la nuit pour corriger les défauts de cet établissement pour le passage de l’inspection.
Ce qui était fait en décembre. Nos lits ont été transférés ailleurs. Avant cela nous avions des lits superposés, de toute évidence, ceci n’est pas conforme à la loi et au nombre de mètres carrés prévus par personne. Voilà pourquoi pendant deux jours nous avons emporté nos lits, changé les lits complètement, transféré les lits du troisième étage au premier, sorti les lits du premier étage dehors. L’administration a posé les tapis dans les dortoirs, les tapis que l’on n’a jamais vus avant, mais ils ont décidé de montrer à quel point c’était beau et joli devant l’inspection. Quoi d’autre? Le nettoyage total du camp, lessivage, grattage des radiateurs avec les brosses à dents dans le sens propre du terme, comme cela se fait à l’armée. Plus la peinture de toutes les pièces, la pose de thermomètres supplémentaires, une légère augmentation de la température de chauffage. En bref, l’élimination de tous les problèmes susceptibles d’être découverts par l’inspection. La journée de travail pendant la présence des inspecteurs se termine à 16 heures. Les détenues sont informées que toute information sur la durée du travail 16 heures, 12 heures par jour, n’importe quel temps non conforme au Code de Travail, donnée aux inspecteurs, se retournera contre elles.
Juste avant votre visite, j’ai été appelée au bureau de Kouprianov (Adjoint au directeur du Camp N°14), il m’a dit que si je les rends nerveux, eux aussi, ils feront tout pour me rendre nerveuse. « Tu le comprends très bien, hein ? » Je dis :« Oui, je comprends. »
Avant tout, ce n’est pas pour moi que j’ai peur, je suis prête à être placée à l’isolement ou dans un endroit sous surveillance. Le problème réside dans la pression subie par les autres. Cela me fait mal de savoir que cette pression vient de moi. L’administration carcérale me tend un piège où je comprends que je ne pourrai pas changer la situation avec mes plaintes, au contraire, cela ne fera qu’empirer la situation des autres.
- Dans votre lettre vous dites : « Je demande à l’administration du Camp N° 14 de faire le nécessaire pour me mettre dans un local isolé ». De quel local parlez-vous ? Une cellule qui porte un nom officiel de « lieu sécurisé » où vous vous trouvez actuellement ou un autre local ?
- Je parlais de l’isolement pendant la durée de ma grève de la faim, prévue par la loi, sous contrôle d’un personnel médical. Mais je ne parlais pas d’un « lieu sécurisé » mentionné dans l’article de loi N°13 du Code Pénal de la Fédération de Russie (Le droit des détenus à la sécurité personnelle – E.M.). Je crois que mon isolement dans ce local ne garantit pas ma sécurité personnelle, je reçois les menaces de la direction du Camp avant tout, et juste après de la part des codétenues, dont l’attitude envers moi n’est pas mauvaise, plutôt neutre. Ca se corse entre nous quand l’administration les monte contre moi. Par conséquent, la seule menace vient uniquement du côté de l’administration. Je ne sais pas ce que m’apporte le fait d’être ici.
Je suppose que l’attitude de l’administration à mon égard peut changer à tout moment, dès que l’intérêt de la société et des média diminue, ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent.
- Nadia, dans votre lettre vous avez mentionné une menace de mort venant de Kouprianov. En quoi consistait-elle ?
- Nous avons eu une discussion sur le remplacement de la journée de 16 heures par la journée de travail de 12 heures.
-Pourquoi pas la journée de 8 heures ?
- Parce que je comprenais que s’ils ne réduisent pas le quota de production, les détenues n’auront pas le temps de finir ce quota en 8 heures, cela est physiquement impossible. Je demandais quelque chose de réaliste, une journée de travail de 12 heures. Je sais qu’en 12 heures elles auront le temps de remplir le quota. Alors qu’en travaillant 16 heures, elles sont fatiguées, somnolentes et font en 16 heures ce qu’elles auraient pu faire en 12. Pendant longtemps, je n’arrivais pas longtemps à comprendre à quoi sert cette journée de 16 heures, quand les gens ne dorment que 4 heures par jour et cela plusieurs jours durant. Ma version est : il est plus facile de maîtriser les gens épuisés. Cela n’a aucune incidence sur la productivité.
- Qu’est-ce que vous confectionnez ?
- Ce sont les vêtements noirs avec un ruban rouge pour la police.
- Qu’a répondu Kouprianov à votre demande de journée de travail de 12 heures ?
- Je lui disais que les gens travaillent 16 heures par jour, cela crée une nervosité générale, je ne trouve pas ces conditions adéquates, c’est mauvais pour moi également. Il a dit : « Bien, je ferai en sorte que ta brigade travaille jusqu’à 16 heures, mais tu dois comprendre que cela ne te fera aucun mal, car dans l’autre monde on ne peut pas avoir mal ». Ce sont ses paroles.
- Vous avez vu cela comme une menace ?
- Evidemment, je l’ai pris comme une menace. J’ai toutes les raisons de le percevoir de cette façon. Il y a eu aussi un épisode en mai, très important. En mai j’ai également entrepris plusieurs tentatives pour régler certains problèmes dans le camp. Mon avocat Dimitri Dinze a adressé une plainte au Procureur Général sur les conditions de vie et de travail dans notre camp. Cette plainte est partie au moment où je me trouvais à Potma, au Tribunal, en attente de ma première demande de libération conditionnelle. Quand je suis rentrée ici, j’ai subi une terrible pression dix jours durant.
- Comment ça s’est passé ?
- Quand je suis rentrée ici, j’ai été fouillée comme jamais auparavant, la perquisition a été effectuée par tous les agents de la Division des opérations et de la Division de la Sécurité, même Kouprianov est venu en personne. Alors que je rangeais mes affaires, il m’a fait une remarque sur le fait que je ne l’ai pas salué. Ceci représente un prétexte pour une forclusion, mais elle n’a pas été apposée. Toute cette situation reflétait, je le pensais, un certain mécontentement de la part de l’administration. Au début, je n’ai pas compris les vraies raisons de cela, j’ai fait le lien avec mon discours au tribunal.
- Pourquoi avez-vous renoncé aux services de Dinze au printemps dernier?
- Je l’ai renvoyé à cause de la pression massive que je subissais suite à sa plainte sur les conditions de vie dans le Camp N°14. Pratiquement, dès les premiers jours de mon retour au camp, l’on m’a fait comprendre que tout a changé pour moi et que cela ne sera plus jamais comme avant, que tout sera beaucoup plus compliqué. Pourquoi j’ai renoncé? Parce que l’on exerçait la pression directement sur mes proches, et j’ai compris que si je ne cesse pas les contacts avec la personne qui déplait à l’administration (on me le disait, que cet avocat précisément ne nous plait pas), mes proches vont souffrir.
- Aujourd’hui vous êtes de nouveau avec cet avocat ?
- Oui, c’est exact. Aujourd’hui j’ai deux avocats : Khrunova et Dinze. Mon tabou est levé, car j’ai compris qu’il est impossible avec les négociations pacifiques… On me disait en mai : « Pourquoi tu te répands à l’extérieur, nous pourrions nous entendre ici. Si tu n’es pas contente, tu viens, tu portes plaintes, dis-le nous, on va tout arranger. » Mais j’ai compris que cela ne marchera pas.
Je peux supporter une perquisition, car je n’ai rien de non-autorisé. Mais la pression s’exerçait sur les gens avec qui j’étais en relation au moins une fois. L’administration carcérale a essayé de me couper de toutes les relations.
- Quel genre de pression et sur qui elle s’exerçait ?
- Soit les menaces de rapporter aux supérieurs, soit directement le rapport. La responsable de la bibliothèque, la détenue Svetlana Rosenraukh a été soumise à une pression particulière. Je vous en parlais dans ma première entrevue en décembre.
- J’ai vu ces livres que vous avez apportés de la cellule d’isolement dans le camp.
- Oui, mais Rosenraukh a reçu un ordre de ne rien accepter de ma part, ne serait-ce qu’un livre d’enfant. Si elle accepte des livres venant de moi, elle sera menacée d’être punie. Je l’ai rencontrée, elle m’a dit qu’un rapport est déjà fait à son sujet et qu’elle ne veut plus me fréquenter car je lui crée des problèmes. Depuis nous avons coupé tout contact.
- On ne peut pas écrire dans un rapport sur Rosenraukh qu’elle accepté des livres de votre part. Ils doivent trouver un autre prétexte ?
- Non, c’est ça, le prétexte, ils ont trouvé des erreurs dans l’enregistrement des livres dans la cartothèque lors de la réception. Maintenant, lorsque je prononce son nom, je ne peux exclure une nouvelle pression liée au fait que j’ai mentionné son nom dans mon entrevue avec vous. Pourriez-vous vérifier qu’aucune action non autorisée ne sera entreprise contre elle après cette conversation ?
Naturellement, je suis quasi sure que si vous allez voir Rosenraukh, elle ne confirmera pas ce que je dis, pour les mêmes raisons, elle ne veut pas avoir de problèmes avec l’administration. Depuis, nous ne nous sommes plus croisées.
- Et vous n’avez plus apporté de livres pour la bibliothèque ?
- Non, depuis, j’apportais les livres à la chaufferie, car les gens avaient peur de me prendre des livres.
- A la chaufferie pour les bruler dans le four ?
- Oui, je comprenais que si je les transmets à des détenues, primo, elles n’en veulent pas, elles ne veulent pas de problèmes, secundo, si quelqu’un les prend, il aura des problèmes.
Unité de pression
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Le deuxième épisode de pression sur les gens avec qui j’entretiens des relations, c’est l’épisode avec la détenue de notre unité Elena Sorokina. Je ne voudrais surtout pas qu’elle ait d’autres problèmes. C’est une femme intelligente d’une cinquantaine d’années. Elle n’a jamais créé de problèmes quelconques à l’administration. Le seul reproche que l’on pouvait lui faire, c’est le fait de lire des livres avec moi et d’assister aux discussions sur les règles internes. Elle a été appelée au bureau des enquêteurs où elle a entendu que si elle continue d’étudier la législation avec moi, on lui attribuera un label de «désorganisation, tendance à la désorganisation». Juste parce qu’elle lit avec moi les règles de discipline.
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Nous avons discuté, par exemple, le fait d’interdire de se déplacer sans accompagnement sur le territoire du camp. Les règles internes stipulent que le détenu a le droit de se déplacer sur le territoire du camp, avec l’autorisation de l’administration, sans accompagnement. Si tu es appelée par le responsable de la censure, tu peux aller le voir pour retirer une lettre, il n’est pas obligatoire d’attendre le convoi. Dans notre camp, le régime est durci et pour chaque déplacement au cabinet médical, par exemple, ou au service de la censure, nous sommes contraintes d’attendre le convoi. Ces conditions créent de facto une ambiance de haute sécurité, car selon les règles internes, le déplacement sous convoi est prévu uniquement pour des détenues condamnés à la prison de sécurité maximale. Ce qui précisément était l’objet de notre discussion avec Elena.
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Nous abordions aussi la nécessité de saluer chaque membre du personnel à chacun de ses passages près de toi. Si tu te trouves au même endroit que lui, l’administration exige de le saluer chaque fois qu’il s’approche de toi. Si tu l’as déjà fait il y a une minute, en quoi serait-ce utile de le refaire?!
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Au final, Elena Sorokina a été transférée dans l’unité N°3. L’unité N°3 fait partie des unités «rouges». La chef de cette unité, Ludmila Kniaginina, venant du Camp N°2, est en prison depuis très longtemps. Chez les détenues, cela s’appelle une secte. La chef d’unité interdit à toutes les détenues de discuter avec quelqu’un du camp, avec les autres détenues et quand elles osent violer cette règle, elles le font avec méfiance. Personne de cette unité ne m’a contactée, visiblement il y a une interdiction particulière me concernant. Dans cette unité existe une pratique des châtiments corporels, principalement lorsque le quota de production n’est pas atteint. Deux personnes contrôlent l’unité, Ludmila Kniaginina et sa sœur Katia Kniaginina, qui purge leur peine dans la même unité.
Pendant le temps où Katia Kniaginina était chef d’équipe dans l’atelier des détenues, les châtiments corporels étaient très fréquents.
J’ai entendu ces choses-là de plusieurs détenues, de tout le camp pratiquement, j’ai toutes les raisons d’y croire. L’année dernière, en 2012, c’était le cas d’une gitane Elena Ogly. Elle a été battue à mort. On la battait longuement et sans relâche, elle était membre de cette unité-pressoir.
- Pour quelle raison était-elle battue ?
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Je ne sais pas. Pour une raison quelconque elle est passée sous la presse. Soit elle ne travaillait pas assez vite, soit il y avait une raison personnelle qui l’a rendue inapte au travail. On peut créer une telle situation très facilement, en claquant des doigts, le chef d’équipe a le droit de changer les missions et de lui imposer une tâche qu’elle n’a jamais effectuée auparavant, une tâche compliquée. Evidemment, elle ne pourra pas la faire, car ici il n’y a aucun système de formation professionnelle, ce qui est aussi contraire à la loi, à mon avis.
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Je le disais au responsable encore l’été dernier, mais il a rétorqué qu’il pourra prouver à n’importe quel avocat, que tout est conforme à la loi chez eux. Selon le Code Pénal de la Fédération de Russie, l’administration doit mettre en place une formation professionnelle des détenus. Le responsable m’a dit que nous apprenons sans arrêter la production. Alors que le même article de loi stipule que la formation sans arrêt de production est prévue uniquement pour les condamnés à la prison à vie. Puisque ce n’est pas notre cas, nous pouvons réaliser uniquement les opérations que nous avons apprises à l’arrivée et nous ne savons rien faire d’autre. Bien entendu, celui qui reste plus longtemps au poste, il saura faire plus de choses. Mais on peut toujours trouver une tâche que la personne n’a jamais réalisée.
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C’était le cas d’Elena Sorokina, elle a été forcée de réaliser une opération qu’elle ne connaissait pas, naturellement, une forte pression a été mise sur elle. Je ne peux pas vous dire avec certitude qu’elle a été battue, elle ne me disait rien de cela, mais elle a subi une forte pression psychologique.
Nous n’avons pas le droit d’aller aux toilettes.
- Quelle opération réalisez-vous dans l’atelier ?
- Je règle une couture de contrôle lors de la fixation des boucles de ceinture. Ma deuxième tache – les replis sur les pantalons.
- Nadia, combien touchez-vous d’argent d’habitude? En juin, vous avez touché 29 roubles, et en juillet ?
- Je ne me souviens plus combien j’ai touché en juillet. Je veux dire que les deux derniers mois, peut-être août et septembre, je ne sais pas pourquoi, nous avons touché un salaire cohérent, en quelque sorte, un SMIC. Mon salaire est autour de 1300 roubles après toutes les déductions. Avant cela, la paie était variable, de 29 roubles jusqu’à 200 roubles (le salaire de Nadejda Tolokonnikova du mois de janvier 2013 était de 102 roubles 70 kopecks, en février de 215 roubles 27 kopecks, en mars 435 roubles 31 kopecks- E.M)
- Avez-vous été battue sur la période ?
- Non, je n’ai pas été battue.
- Les autres femmes détenues, essaient-elles d’exercer une pression physique sur vous ?
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Non, elles ont peur, elles comprennent ce que je représente. Elles m’ont plusieurs fois dit que si je n’étais pas Tolokonnikova, j’aurais été agressée. Puisque je ne suis pas, par exemple, Elena Ogly de l’unité N° 3, pour qui personne ne saura si elle est battue, qui, peut-être n’a aucun parent ni avocat, qui pourrait la défendre. En septembre dernier, ils ont tenté de remettre en cause mon statut. - De quelle façon?
-
En me harcelant. Harcèlement de la part des détenues, qui occupent une place importante dans la hiérarchie de mon unité. En l’occurrence, la chef d’équipe principale et la responsable d’atelier. Ces agissements ont été déclenchés suite à mon entretien avec Kouprianov du 30 août, et tous les évènements se sont enchainés en quelques jours. Lors des réunions d’unité, les femmes ont été averties qu’elles seraient punies si elles n’apprenaient pas à avoir la « bonne attitude » avec Tolokonnikova et les nouvelles arrivées.
- Vous avez assisté à ces réunions ?
- Oui, j’y étais. Cela a été prononcé en ma présence. La responsable d’unité Ladina Ekaterina et la chef d’équipe Spirchinq Albina, fille qui contrôle la production, distribue les taches, surveille la productivité de tout le monde, tenaient le discours. L’ambiance était très tendue, nous n’avions pas le droit de venir dans la réserve, de prendre nos aliments pour les manger, on n’avait pas le droit de passer à la cuisine pour se faire un thé. Pendant les horaires de travail, les pauses cigarette, les pauses toilette ont été supprimées.
- Quelle est la durée de votre pause d’habitude ?
- Nous arrivons à l’atelier vers 7h30, puis il y a une pause à 9h45, puis celle du déjeuner, où nous allons à la cantine vers 12h20.
- Vous pouvez aller aux toilettes en dehors des pauses ?
- Non, nous n’en avons pas le droit, sinon un rapport à la direction est rédigé et nous risquons une punition.
- Et si vous avez très envie?
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On peut le faire à ses risques et périls – sortir de l’atelier, mais si vous croisez un représentant de la direction, il rédigera un rapport sur vous disant que vous êtes sortie de l’atelier au moment non approprié. Ce sont ces pauses qui ont été supprimées, celle de 10 h, celle du déjeuner et nous n’avions plus le droit de fumer une cigarette. Naturellement, nous le faisions quand même, car il est impossible de ne pas s’arrêter. Alors on nous a dit de façon formelle, que même sur la route de la cantine, nous ne pouvions pas fumer.
-
Puis, les pauses cigarette et toilettes de 16 h, a été supprimée également. Il était interdit de boire quoi que ce soit dans l’atelier. Pendant la pause cigarette nous avons normalement le droit de boire un thé, manger un bonbon, mais tout cela nous a été interdit dans la zone de travail.
-
Peut-être pour une personne en liberté ce n’est pas grand-chose, ce thé, mais pour un détenu qui travaille 16 heures par jour, cela a une importance majeure, car beaucoup d’entre nous ne se sauvent qu’avec le thé.
- Et en décembre, quand nous nous sommes rencontrées, vous travailliez déjà 16 heures par jour ?
- Moi personnellement, j’ai toujours travaillé 8 heures par jour, car l’administration respecte avec moi cette règle de 8 heures. Lorsque j’étais en quarantaine, à l’arrivée au camp, j’ai eu une conversation avec le directeur et je lui ai dit que je ne travaillerai que ces 8 heures. Je ne sais pas si ma déclaration a eu de l’effet, ou si le fait c’était le fait d’être toujours au centre de l’attention. Personnellement, je n’ai travaillé qu’une fois plus de 8 heures. Au tout début de mon activité, les détenues ont dit que j’avais encore besoin d’apprendre à coudre.
- Nadia, votre atelier travaille à la chaîne, si vous travaillez 8 heures, et que les autres dans votre unité travaillent 16 heures, qui exécute votre tâche après votre départ ?
-
C’est une question très compliquée, que j’ai essayé d’éclaircir auprès de l’administration, parce que j’avais beaucoup de problèmes liés à ça. Il s’avère que personne ne fait mon travail, elles cousent tout ce qu’elles doivent coudre et elles y arrivent à peine. Personne n’a envie de faire mon travail à ma place. Alors, tout ce que j’aurais dû faire s’accumule. J’arrive à 8 heures ou à 7h30 et cette montagne de travail s’écroule sur moi. Par conséquent, je dois coudre très vite. Cela irrite celles dont l’opération suit la mienne, cela irrite la chef d’équipe Spirchina Albina, c’est pour cette raison que nos relations sont mauvaises. Elle faisait tout pour m’empêcher de m’arrêter pour fumer une cigarette, car elle disait que même sans cela je ne travaille pas assez, 8 heures pour eux ce n’est pas grand-chose. Pour elles, c’est comme si j’arrivais pour repartir de suite.
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Nadia, pourquoi les femmes condamnées acceptent de travailler 16 heures par jour ? Par manque d’argent ou ont-elles peur de dire « non » à l’administration ?
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Naturellement, elles ont peur, c’est la seule raison.
- Combien gagnent-elles ? Vous avez touché 1300 roubles durant les deux derniers mois.
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Au cours de ces derniers mois, elles ont gagné la même chose. - Cela veut dire que vous travaillez 8 heures, elles, 16, et vous touchez le même salaire ?
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Oui, le salaire est le même. C’est cela. Cela n’a aucune incidence sur le salaire. Le salaire dépend du pourcentage de production, pas du nombre d’heures travaillées. Pendant quelques mois, j’ai un pourcentage normal, 100%, 105%, je ne saurais dire pourquoi. Je travaille comme avant, mais auparavant on me notait pour le même travail 30%, aujourd’hui – 100%. Je soupçonne que c’est une façon de me faire taire. Parce que je me pose de plus en plus de questions sur la possibilité de remplir mon quota de production en 8 heures. Je suis allée jusqu’à voir le directeur pour qu’il me permette de travailler encore 12 heures, car j’avais déjà de sérieux conflits dans l’atelier liés au fait de travailler deux fois moins que les autres. Cela les énervait, elles ne voulaient pas travailler à ma place, l’ambiance était explosive. J’ai demandé à ce qu’on me permettre de travailler au moins 12 heures pour échapper à cette pression psychologique, s’ils veulent que je remplisse mon quota après tout. Mais le directeur du camp m’a dit que je ne m’étais pas encore suffisamment amendée, qu’ils avaient reçu trop de plaintes de ma part, et qu’ils ne voulaient pas me donner une telle possibilité.
-
Je crois que la source de tous les maux est dans ce quota de production. J’accuse l’administration carcérale de s’imaginer en propriétaire d’un petit pays esclavagiste : ce camp n’est en rien correctionnel, c’est surtout un camp de travail. C’est là, la vraie raison : l’être humain ici n’est pas considéré comme tel, mais comme un esclave dépourvu de tous les droits. D’où cette impossibilité de dire quelque chose, de le rendre public. Si tu dis quelque chose aux supérieurs, aux inspecteurs, tu seras bouffée par tes propres camarades. Ces camarades qui ont si peur de l’administration qu’ils acceptent tous ces ordres. Alors que l’administration n’a qu’une envie, avoir des personnes silencieuses, calmes, épuisées, soumises entièrement à sa volonté.
- Nadia, depuis que vous êtes là, vous avez toujours eu du travail, vous avez toujours confectionné ces ensembles pour la police ? Y a-t-il eu une période sans commandes?
- Les deux dernières semaines de mars, il n’y avait pas de commandes. Pendant les jours de travail, nous venions dans l’atelier mais au lieu de travailler, nous aidions nos collègues, par exemple, à couper les fils, mais nous n’avions pas de travail à faire. A l’exception de ces deux semaines, nous avons toujours travaillé. Après cela, le camp a signé un gros contrat pour la confection des vêtements de police, voilà pourquoi nous avons toujours du travail. Est-ce que c’est bien? Je répète et je mets l’accent sur le fait que le quota de production imposé par l’administration aux détenues les pousse à faire des journées de travail à rallonge. Les détenues travailleraient avec plaisir 8 heures ou 12 heures maximum. Elles m’ont demandée à plusieurs reprises de faire quelque chose en ce sens. Si le quota de production était plus raisonnable, sans les augmentations aléatoires (des 100 à 150 ensembles, par exemple), je suis sûre qu’elles auraient pu remplir leur quota en 8 heures, ainsi elles pourraient trouver du temps pour une formation, une lettre aux proches, réfléchir sur des questions spirituelles. Aujourd’hui cela reste inaccessible.
- Nadia, étiez-vous forcée de travailler le dimanche? Les détenues de mon unité occupant des postes spécifiques à force d’être proches de l’administration, comme par exemple la chef d’équipe (qui distribue les tâches à faire etc.) viennent dans ma cellule et me donnent une feuille vierge : il m’est impossible de refuser d’écrire une demande de travailler le dimanche. Au début de ma peine j’ai demandé ce qui m’arriverait si je n’écrivais pas cette demande ? La réponse a été : «Toute la brigade sera punie à cause de toi». - Donc, vous l’avez écrite?
-
Je l’écrivais chaque dimanche, oui. - Quelle serait la punition pour la brigade?
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La punition serait la suppression d’un repas, l’interdiction d’aller aux toilettes, la suppression de la pause cigarette.
Mon geste, il est absolument fou…
- Nadia, le directeur du Camp N° 14 Koulagin, comme cela a été annoncé sur le web, tentait de vous faire signer un avertissement sur la responsabilité pénale pour des faux témoignages selon l’article 306 du Code Pénal de la Fédération de Russie. Qu’est-ce que s’est passé, pourriez-vous nous expliquer?
- Cela m’est arrivé deux fois. La première fois j’ai eu un avertissement officiel. J’ai réclamé une copie de ce document, sans succès. De plus, ils m’ont arrachée ce document des mains, quand j’essayais de le lire plus attentivement. Ils m’ont mise face à la caméra et m’ont ordonnée de lire ce document à haute voix devant la caméra. J’ai refusé, car je n’ai pas compris pourquoi je devais le faire. Je leur ai dit : «Je peux le lire moi-même et je sais lire sans le faire à haute voix». Alors, Svetlana Jatkina, l’agent de police qui assistait à la scène m’a dit : « Nous allons faire un procès-verbal de ton refus de te plier aux ordres de l’administration ». Je dis : « Bien, faites votre rapport». Le rapport entraine toujours une pénalité. C’était la première fois lorsque j’ai lu un document officiel sur cet article de loi «Calomnie».
Cette fois, Jatkina m’a traitée de menteuse devant tout le monde. J’ai dit que ce même article peut être appliqué à elle-même, car tout ce que je dis et écris dans mes plaintes est vrai.
La deuxième fois, c’était le 23 septembre, au moment où le directeur me plaçait dans la cellule sécurisée (à l’isolement), ils ont essayé de me faire signer l’avertissement officiel, basé sur l’article lié à la « Calomnie». J’ai demandé « Pourquoi faites-vous ça ?».
« Nous espérons te faire changer d’avis, tu comprendras que tu as tort. Tu comprendras que tes agissements peuvent te valoir des poursuites pénales et nous sommes obligés de t’avertir de façon officielle.»
- Je peux avoir des précisions sur des noms mentionnés dans votre lettre ? Vous parlez, par exemple, d’une femme qui demandait à rentrer dans les dortoirs…
- C’était Sorokina. Je ne sais pas comment leur assurer la sécurité par rapport au fait que leurs noms sont mentionnés ici. Je ne sais pas comment, mais je voudrais le faire. Car j’ai très peur qu’on la tue tout simplement, d’autant plus qu’elle se trouve dans cette unité –pressoir. Il y a un danger réel. Je parlais de cette femme Elena Ogly qui a été battue à mort : dans le certificat de décès est écrit une cause complètement différente – le SIDA ou une crise cardiaque. Ses proches n’ont rien pu faire, tout est couvert par l’administration. J’ai donc de réelles raisons de m’inquiéter pour cette femme.
- Nadia, vous écrivez ensuite : dans l’unité N°2 il y a une femme qui a souffert d’engelures aux pieds et aux mains.
- Malheureusement, je ne me rappelle pas son nom de famille, mais je lui ai parlé personnellement. Je crois que vous pouvez la reconnaitre, elle est mince et se déplace avec des béquilles, elle n’a qu’une jambe. Le problème est qu’elle ne pourra pas vous donner la vraie raison de ce qui lui est arrivé, nous en avons parlé. Je lui dis «Tu ne veux pas porter plainte ? C’est inadmissible !». Elle dit « Je veux les trainer devant les tribunaux. Mais je le ferai après ma libération». Il ne lui reste qu’un an de peine. Elle a essayé de d’obtenir sa libération conditionnelle, mais sans succès, l’administration ne l’aime pas, elle est souvent placée à l’isolement malgré son handicap. Elle a été transférée de l’unité N°5 à l’unité N°2. Dans l’unité N°5 il y avait une femme qui l’aidait. Et elle a tenté de revenir dans cette unité N°5, car il n’y a personne qui pouvait l’aider dans l’unité N°2, il n’y a que les personnes âgées et des handicapées là-dedans. Elle a écrit une demande à Kouprianov. Kouprianov a attendu un mois avant de l’appeler dans son bureau. Elle a décidé de venir le voir d’elle-même. Elle est venue, a exposé ses arguments, pourquoi elle voulait être transférée dans l’unité N°5. Il a répondu qu’ils ne feront rien, au contraire, elle sera placée à l’isolement, parce qu’elle est venue le voir sans autorisation, et qu’elle peut être punie à ce titre. Et elle a été placée dans la cellule d’isolement.
- Nadia, vous décrivez également les agressions, que l’on frappe au visage, dans les reins. Pourriez-vous donner quelques noms ?
- Je ne peux pas les donner, car dans mon unité, s’il arrive d’être agressée, ce n’est pas très violent, les agressions sont « cosmétiques », on peut recevoir un coup au visage, c’est tout. Ce sont les détenues elles-mêmes qui le font. L’administration dans cet établissement, d’après ce que je sais, ne tolère pas les châtiments corporels, tout se fait des mains des détenues.
L’exemple récent : dans l’unité N°7 une nouvelle fille a été battue, elle est là depuis 3 semaines. Elle est sous l’autorité de la chef d’équipe Simonova. Elle a été battue parce qu’elle n’a pas encore appris à coudre vite, ce sont ses codétenues qui l’ont battue.
- Vous connaissez son nom ?
- Non.
- Nadia, poursuivons la lecture de votre lettre : « Il y a peu de temps, on a fracturé le crâne d’une jeune fille avec un ciseau parce qu’elle n’a pas rendu un pantalon à temps ».
- C’était dans mon unité, mais je ne pourrai pas vous donner son nom, ce sera trop dangereux pour elle.
- «Trouer la tête avec un ciseau», donc elle a reçu des soins médicaux ?
- Je crois qu’elle n’avait qu’une blessure superficielle, ils ont décidé que cela va guérir tout seul, elle s’est fait un bandage elle-même et c’est tout.
- L’histoire suivante : « Essayé de se trouer le ventre avec un couteau ».
-
Pas un couteau, un ciseau. C’était dans l’unité voisine. Je ne connais pas son nom, juste sais que cet incident a eu lieu. Comprenez-vous, dans pas mal de cas, je ne peux vous donner les noms, car je ne sais pas comment assurer leur sécurité. J’ai une responsabilité envers elles, c’est précisément pour cette raison que je renonçais à toutes mes plaintes jusqu’à aujourd’hui.
-
Vous ne donnez pas leurs noms, alors comment voulez-vous changer la situation ? Vous dites que vous allez poursuivre votre grève de la faim tant que la situation reste inchangée. Comment faire, s’il est impossible de savoir qui a fait l’objet de violation de ses droits?
Comprenez-vous, la punition n’atteindra pas les coupables mais toutes les autres personnes. Prenons l’exemple de la fille que l’on a blessée à la tête avec un ciseau. Celle qui l’a fait était poussée à bout, dans un état d’extrême épuisement psychologique, quand l’humain se transforme en animal.
Une autre femme a été transférée de mon unité dans une autre, exprès pour que je ne puisse pas la croiser. Ils ont écrit un rapport sur elle, elle a donc perdu la possibilité de sortir en liberté conditionnelle. Elle est ici depuis 6 ans, elle attendait cette libération très longtemps. - Vous pouvez donner son nom ?
-
Qu’est-ce que ça change? - Vous dites : une femme, une autre femme, ce ne sont pas des faits.
-
Qu’est ce que ça va donner? Qu’est-ce que vous pouvez faire? Je vais donner son nom, elle attend sa libération conditionnelle, et elle a une once d’espoir d’y arriver. Si je rends public son nom, on écrira une dizaine de rapports sur elle, et elle ratera sa liberté conditionnelle à coup sûr. Il lui reste un an à purger. Je comprends votre demande, mais je ne peux pas jouer avec les vies des gens, c’est pour cette raison que j’ai abandonné ma plainte en mai dernier. Je l’ai portée à l’administration et j’ai été contrainte d’abandonner pour ne pas voir comment ils détruisent les vies des gens sous mes yeux et à cause de moi.
- Nadia, vous dites aussi « les détenues proches de la direction ont incité l’unité à la violence. Pourriez-vous donner les noms de ses femmes ?
- Je les ai déjà donnés, ce sont Spirchina et Ladina. Elles disaient que je serais punie jusqu’à ce que j’apprenne à me comporter dignement. Qu’est-ce que cela veut dire, se comporter dignement? Comme les «anciennes» se sont comportées avec vous ? S’il faut la frapper, frappez ! Où va-t-elle porter sa plainte ? Où irait-elle avec sa plainte? C’est sans risque pour vous, elle n’ira nulle part, elle n’osera pas. On m’a crié dessus, on exerçait une pression psychologique sur moi, elles faisaient tout pour justifier la commande, y compris des personnes avec qui je suis en bonne relation, elles perdaient leur sang-froid, elles me hurlaient dessus, elles y étaient forcées. Tel était l’ordre des détenues supérieures. Si elles ne l’avaient pas fait, elles seraient privées de douche. En ce qui concerne les agressions physiques, il n’y en a pas eu.
Aucun bonbon ne sera mangé pendant la grève de la Faim..
Membre du personnel IK N° 14 :
« C’est l’heure de déjeuner. Vous prenez le déjeuner ? »
- Nadia, vous prendrez le déjeuner ?
- Je suis contrainte de le prendre et le garder pendant 2 heures ici. Ce déjeuner n’a rien avoir avec ce que l’on nous donne à la cantine…
- Ce déjeuner est mieux ? Beaucoup mieux. D’habitude, il n’y a qu’un quart de ce poisson et le pain, il n’y a que le pain qui est frais ici.
- Nadia, vous êtes en grève de la faim et ils vous apportent de la nourriture, vous la couvrez avec un sachet. C’est pour ne pas sentir son odeur?
- J’aimerais vraiment savoir si la nourriture doit rester chez moi deux heures durant. Naturellement, cela m’est assez inconfortable. On me dit que si je jette cette nourriture, ils diront que je l’ai mangée.
- Est-ce dur de voir qu’ils vous apportent le repas, c’est dur de se retenir? Avez-vous faim ?
- J’ai très faim, mais j’arrive facilement à me retenir, parce que je ne suis pas attirée par ce type de nourriture, je comprends que c’est le diable qui me tente. Car je comprends que si j’arrête la grève sans obtenir ce que je réclame, toutes les détenues souffriront encore plus. Cela servira de signal à l’administration qu’il est possible de casser la volonté de n’importe quelle détenue qui a osé réclamer ce que lui revient de droit. Je n’ai pas envie de prendre quoi que ce soit. Ils ont apporté exprès tout mon stock de nourriture, probablement pour me provoquer. Je n’en prendrai rien, pas un seul bonbon ne sera mangé pendant cette grève de la faim.
- Quelqu’un a déjà déclaré une grève de la faim ici? Non, pas du tout ! Personne dans mon souvenir n’a porté plainte où autre chose, car tout est tellement corrompu ici, tellement elles ont peur, elles comprennent qu’elles devront rester ici pendant un moment. Ce geste que j’ai fait est complètement fou. Je ne sais pas ce qui m’attend, personne ne sait. Mais elles trouvent toutes que c’est de la folie. Elles me soutiennent, la plupart d’entre elles, mais elles sont conscientes que j’ai presque signé mon arrêt de mort.
- La veille de déclarer la grève de la faim, vous avez été conseillée par quelqu’un?
- J’ai prévenu un nombre restreint de personnes. Elles m’ont dit «si tu subis la pression pendant la grève de la faim nous comprendrons que l’on te traite mal, alors nous déclencherons une grève de soutien ».
Il va falloir le subir…
- Nadia, vous avez discuté de cette grève de faim avec votre avocat Khrunova?
-
Oui - Elle vous a soutenue?
-
L’avocat n’est pas une personne qui doit soutenir ou non. Elle m’a donné des conseils juridiques, afin que je fasse tout correctement. Vous me posez la question, pourquoi je l’ai fait maintenant ? J’ai réfléchi par où commencer pendant l’été dernier, j’ai essayé de toutes les façons de communiquer avec l’administration pour améliorer la situation des gens dans ce camp. J’ai exprimé des suggestions lors des entretiens en privé, mon point de vue.
- Par exemple, qu’avez vous proposé pour améliorer la situation ?
- Par exemple, nous n’avions pas assez de cuillères à la cantine, je venais les voir pour leur exposer le problème. Ils m’affirmaient qu’ils allaient s’en occuper. Or, la solution qu’ils ont trouvée, c’est de nous enlever toutes nos cuillères dans notre unité et de les apporter à la cantine. Le résultat : nous avons assez de cuillères à la cantine, mais pas du tout dans nos affaires personnelles. Ce n’est pas grave, il est vrai que ma demande concernait la cantine. Le problème est que l’administration n’est pas à l’écoute des détenues. Il est prévu, par définition, que le détenu doit se taire. Si tu demandes quoi que ce soit, le résultat empire ta situation – c’est la règle. Nous nous sommes retrouvées sans cuillères dans l’unité.
- Vous demandez dans votre lettre de vous transférer dans un autre camp. Voulez-vous également que l’on vous transfère dans une autre région ?
- Oui, je crois. - Y a-t-il un camp pour lequel vous avez une préférence ? Non, juste un camp, où l’on respecte la loi et les détenus. - Vous connaissez ce genre de camp ? D’après mes informations, je ne peux parler de camps où je n’ai jamais été, mais mon avocat m’a parlé d’un camp à Nijny Novgorod, le Camp N°2, qu’elle a visité récemment, celui où Macha ( Alekhina) est détenue. Dans ce camp la situation des droits de l’homme est complètement différente. J’ai entendu parler des autres camps, mais je ne veux pas les nommer ici pour ne pas parler sans fondement. J’ai entendu de la part des autres détenues, qu’au moins la durée de la journée de travail est respectée là-bas.
- Nadia, pourriez-vous annoncer les principales demandes qui motivent votre grève de la faim ? Sous quelles conditions seriez-vous d’accord pour l’arrêter ? Vous ne pouvez tout de même pas la continuer éternellement?
-
Non, je ne pourrai pas. Je la cesserai quand les conditions de travail seront conformes au Code du Travail de la fédération de Russie, principalement, si la durée de sommeil suffisante est respectée. Idéalement, c’est la durée du travail de 8 heures par jour, même si c’est 12 heures par jour, mais à condition que les quotas de production soit réduits jusqu’à ce que les filles aient le temps de les remplir, je pourrais accepter cette version. La journée de travail de 8 ou de 12 heures, mais pas de 16 heures, comme c’est le cas aujourd’hui.
-
Deuxième point : réduction du quota de production, il est artificiellement gonflé actuellement. Autre chose : il est impossible d’adresser une plainte ou une réclamation d’ici. Tout est dissimulé au moment de l’arrivée d’une inspection. Je vous ai déjà raconté comment nous préparions votre venue en décembre, naturellement, la même chose se passe aujourd’hui.
-
Evidemment, chaque personne n’a peur que pour elle-même, c’est naturel, d’autant plus qu’elle se trouve dans un univers clos, sachant pertinemment que vous allez partir et elle restera vivre ici.
-
J’aimerais parler également de la censure de la correspondance. Chaque fois qu’une personne essaie de décrire la situation telle qu’elle est réellement, elle est convoquée au bureau de police et dans le service de sécurité où elle reçoit un avertissement, qu’elle ne doit pas communiquer aux proches telles ou telles choses.
- Vous étiez convoquée, vous aussi?
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Bien sur. A cause des entretiens téléphoniques. Quand je suis arrivée dans ce camp, j’ai juste parlé à mon mari de mes douleurs de main, après avoir cassé la glace. Je ne me plaignais pas, j’ai juste raconté ce qu’il en est et je ne lui ai pas demandé de faire quoi que ce soit. Le lendemain j’ai été convoquée par Kouprianov qui m’a demandé pourquoi je fais cela et que dans le camp ce genre de chose n’est pas accepté.
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Par ailleurs, je crois que nous sommes privés de notre droit à l’information. Conformément à l’article 94 du Code Pénal, l’administration peut règlementer l’accès des détenus aux moyens de télécommunication y compris la possibilité de regarder des films, écouter des émissions radio. Cet article renforce nos droits d’accès aux médias. Autrement dit, nous sommes limités dans certains droits, mais nous ne sommes pas limités au droit d’accès à l’information. Or, le seul journal auquel le camp est abonné est «The Big House». C’est le journal qui décrit les camps correctionnels. Il ne nous assure pas l’accès à toutes les informations.
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Les postes de télévision dans les unités ne fonctionnent pas. Nous n’avons aucune chaine de télé, ainsi nous sommes complètement détachés du monde extérieur.
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Puis, la question du poste radio. Conformément à l’article 94 du Code Pénal, les dortoirs, l’atelier, les cellules d’isolement et des locaux assimilés aux cellules doivent être équipés d’un poste radio aux frais de l’établissement correctionnel. Or, je n’ai jamais vu un poste radio adéquat nulle part. Le seul poste radio que j’ai observé dans notre unité était un poste de radio interne, qui diffuse les règles internes des camps, mais pas des informations ni des médias. Par conséquent, nous sommes privées d’accès aux média. Notre droit à un traitement humain de la part du personnel est souvent violé, les membres du personnel se permettent souvent de couvrir les détenues d’insultes.
- Nadia, qu’est-ce que vous réclamez pour vous par cette grève de la faim, pas pour les autres détenus, mais pour vous personnellement?
Je demande à être placée dans un endroit où je serais protégée de la pression de l’administration comme de la part des détenues qui coopèrent avec elle. Je pense que ça pourrait être une autre unité. La question pour moi est : existe-t-il dans ce camp un endroit où je ne serais pas contrainte de subir la pression de l’administration ? A leur place, j’essaierai de le faire, car je suis persuadée que si l’administration ne mettait pas la pression sur les autres détenues, elles auraient une autre attitude envers moi, plus neutre, comme auparavant. - Dans quelle unité voulez-vous être transférée?
- Quelle unité concrètement ? Je pense que cela pourrait être l’unité des travaux ponctuels, l’unité N°8. S’ils décident de me confier une autre tâche.
- Qu’est-ce que cela veut dire « Travaux ponctuels»? Ça signifie les travaux non liés aux travaux textiles, toute autre sorte de travail. - Les corvées ménagères?
-
Non, nous n’avons pas d’unité spéciale pour ce genre de travaux, mais, par exemple, Masha Alekhina compose actuellement le calendrier de l’école du soir. Les travaux de ce genre sont considérés comme ponctuels.
-
J’exige mon transfert dans un autre lieu de travail, car il a été établi lors de ma consultation dans l’établissement médical à Barashevo en janvier dernier, que la forte augmentation de mes migraines est liée aux travaux textiles. J’ai averti la commission de la répartition des tâches encore en novembre 2012 qu’en raison de mon ostéochondrose mes migraines vont s’accroître.
- Nadia, j’ai compris. Vous voulez aller à l’atelier d’art, mais là-bas … Ce n’est pas obligé que ce soit l’atelier d’art, ça pourrait être n’importe quel autre atelier.
-
Dans l’atelier d’art où ils font des poupées russes il y a une forte odeur de vernis, la respiration est difficile.
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Je crois que je pourrais faire avec ça. Ça se discute. Je prends l’atelier d’art non comme un ultimatum mais comme un exemple d’endroit où je pourrais être transférée. Cela pourrait être un autre poste de travail.
-
J’exige aussi que cesse la persécution dont je suis l’objet suite à mes plaintes ainsi que l’arrêt de la persécution des autres détenues du camp N°14 en lien avec mes plaintes.
- J’ai compris. Tout ce que vous venez de dire est assez difficile à obtenir dans les conditions actuelles, et même si c’était possible, ce n’est pas une affaire d’un jour ou deux. Au bout de 10 jours de grève de la faim, ils commenceront à vous nourrir de force, êtes-vous prête pour cela ?
Oui, qu’est-ce que j’y peux ? Ça se pratique. Et s’ils acceptent, par exemple, ne serait-ce qu’une de vos exigences, vous cesserez la grève ? Non, j’ai besoin que toutes mes exigences soient acceptées. Nadia, comment vous sentez-vous en ce moment ? Comment? J’ai très faim, j’ai des nausées, des vertiges. C’est tout, je crois. Est-ce qu’un médecin vous ausculte? Oui, un médecin m’ausculte une fois par jour. Nadia, vous-même, vous croyez qu’avec votre grève de la faim vous réussirez à changer la situation? Oui, j’y crois. Est-ce si compliqué à faire ? Il faut juste baisser le quota de production. Concernant mon transfert dans une autre unité ou le fait de me confier un autre travail, ce n’est pas si grave que ça. Kouprianov a écrit dans sa déclaration que j’exige des conditions exceptionnelles, mais ces conditions ne sont pas exceptionnelles. Des dizaines de détenues ne travaillent pas dans l’atelier textile, est-ce exceptionnel? Vérifions, alors, pourquoi elles y travaillent. Pourquoi elles ne sont pas dans l’atelier de textile, pourquoi elles travaillent en tant que pions? Donc, c’est une preuve de corruption. Nadia, vous accusez Kouprianov de crimes, mais de facto vous n’avez pas de preuves? De quelles preuves il peut s’agir si je lui parlais en tête à tête dans un local fermé ? Comment avez-vous l’intention de le prouver ? Il vous accusera de calomnie.
- Soit, c’est son droit. Je raconte ce qui m’est réellement arrivé. Si les autorités veulent le voir d’une autre façon, il va falloir le subir.
Traduction : Elena Colombo