Entrevue d’Elena Masuk avec Nadejda Tolokonnikova publié à Novaya gazeta le 1 octobre 2013

Système d’éducation collective…

-Nadia, vous êtes resté ici presque un an, nous nous sommes rencontrés il y a 9 mois, lors de notre première rencontre vous disiez que tout vous convient, tout va bien. Quels sont les changements qui vous ont poussée aujourd’hui de déclarer la grève de la faim ?

- Peut-on connaitre son nom de famille ?

Comment les chefs d’équipe instaurent leur règne dans l’unité ?! Dès mon arrivée dans le camp, elle m’a fait comprendre qu’il est inutile de s’adresser avec des plaintes ou suggestions à l’administration du camp ou à qui que soit parmi les supérieurs. Ses paroles étaient soutenues par des cris et des obscénités, parfois des menaces directes. Le but de tout cela était de me montrer qu’ils sont des « anciens » ici, des gens passés par beaucoup de choses, y compris les horreurs déjà vues dans le camp 2 (établissement correctionnel N°2, d’où elles sont venues en 2009, lors de la division en «nouveaux » et « anciens »). C’est au travers de cette détenue que l’administration m’a fait passer le message qu’aucune plainte de ma part ne sera acceptée, dans le cas contraire la vie de toutes les détenues va réellement s’empirer, c’est la règle ici, si une détenue se plaint des conditions de vie ou de travail, tout le monde souffre, ce qui s’appelle «le système d’éducation collective».

En décembre lors de notre discussion, je parlais de notre camp très prudemment, car je ne voulais pas porter préjudice aux autres détenues, connaissant cette méthode de responsabilité collective. Elles étaient si épuisées par la préparation de votre arrivée, l’arrivée de l’inspection, elles étaient exténuées.

- Qu’est-ce qu’elles préparaient pour notre arrivée ?

Ce qui était fait en décembre. Nos lits ont été transférés ailleurs. Avant cela nous avions des lits superposés, de toute évidence, ceci n’est pas conforme à la loi et au nombre de mètres carrés prévus par personne. Voilà pourquoi pendant deux jours nous avons emporté nos lits, changé les lits complètement, transféré les lits du troisième étage au premier, sorti les lits du premier étage dehors. L’administration a posé les tapis dans les dortoirs, les tapis que l’on n’a jamais vus avant, mais ils ont décidé de montrer à quel point c’était beau et joli devant l’inspection. Quoi d’autre? Le nettoyage total du camp, lessivage, grattage des radiateurs avec les brosses à dents dans le sens propre du terme, comme cela se fait à l’armée. Plus la peinture de toutes les pièces, la pose de thermomètres supplémentaires, une légère augmentation de la température de chauffage. En bref, l’élimination de tous les problèmes susceptibles d’être découverts par l’inspection. La journée de travail pendant la présence des inspecteurs se termine à 16 heures. Les détenues sont informées que toute information sur la durée du travail 16 heures, 12 heures par jour, n’importe quel temps non conforme au Code de Travail, donnée aux inspecteurs, se retournera contre elles.

Juste avant votre visite, j’ai été appelée au bureau de Kouprianov (Adjoint au directeur du Camp N°14), il m’a dit que si je les rends nerveux, eux aussi, ils feront tout pour me rendre nerveuse. « Tu le comprends très bien, hein ? » Je dis :« Oui, je comprends. »

Avant tout, ce n’est pas pour moi que j’ai peur, je suis prête à être placée à l’isolement ou dans un endroit sous surveillance. Le problème réside dans la pression subie par les autres. Cela me fait mal de savoir que cette pression vient de moi. L’administration carcérale me tend un piège où je comprends que je ne pourrai pas changer la situation avec mes plaintes, au contraire, cela ne fera qu’empirer la situation des autres.

- Dans votre lettre vous dites : « Je demande à l’administration du Camp N° 14 de faire le nécessaire pour me mettre dans un local isolé ». De quel local parlez-vous ? Une cellule qui porte un nom officiel de « lieu sécurisé » où vous vous trouvez actuellement ou un autre local ?

Je suppose que l’attitude de l’administration à mon égard peut changer à tout moment, dès que l’intérêt de la société et des média diminue, ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent.

- Nadia, dans votre lettre vous avez mentionné une menace de mort venant de Kouprianov. En quoi consistait-elle ?

-Pourquoi pas la journée de 8 heures ?

- Qu’est-ce que vous confectionnez ?

- Qu’a répondu Kouprianov à votre demande de journée de travail de 12 heures ?

- Vous avez vu cela comme une menace ?

- Comment ça s’est passé ?

- Pourquoi avez-vous renoncé aux services de Dinze au printemps dernier?

- Aujourd’hui vous êtes de nouveau avec cet avocat ?

Je peux supporter une perquisition, car je n’ai rien de non-autorisé. Mais la pression s’exerçait sur les gens avec qui j’étais en relation au moins une fois. L’administration carcérale a essayé de me couper de toutes les relations.

- Quel genre de pression et sur qui elle s’exerçait ?

- J’ai vu ces livres que vous avez apportés de la cellule d’isolement dans le camp.

- On ne peut pas écrire dans un rapport sur Rosenraukh qu’elle accepté des livres de votre part. Ils doivent trouver un autre prétexte ?

Naturellement, je suis quasi sure que si vous allez voir Rosenraukh, elle ne confirmera pas ce que je dis, pour les mêmes raisons, elle ne veut pas avoir de problèmes avec l’administration. Depuis, nous ne nous sommes plus croisées.

- Et vous n’avez plus apporté de livres pour la bibliothèque ?

- A la chaufferie pour les bruler dans le four ?

Unité de pression

Pendant le temps où Katia Kniaginina était chef d’équipe dans l’atelier des détenues, les châtiments corporels étaient très fréquents.

J’ai entendu ces choses-là de plusieurs détenues, de tout le camp pratiquement, j’ai toutes les raisons d’y croire. L’année dernière, en 2012, c’était le cas d’une gitane Elena Ogly. Elle a été battue à mort. On la battait longuement et sans relâche, elle était membre de cette unité-pressoir.

Nous n’avons pas le droit d’aller aux toilettes.

- Quelle opération réalisez-vous dans l’atelier ?

- Nadia, combien touchez-vous d’argent d’habitude? En juin, vous avez touché 29 roubles, et en juillet ?

- Avez-vous été battue sur la période ?

- Les autres femmes détenues, essaient-elles d’exercer une pression physique sur vous ?

- Vous avez assisté à ces réunions ?

- Quelle est la durée de votre pause d’habitude ?

- Vous pouvez aller aux toilettes en dehors des pauses ?

- Et si vous avez très envie?

- Et en décembre, quand nous nous sommes rencontrées, vous travailliez déjà 16 heures par jour ?

- Nadia, votre atelier travaille à la chaîne, si vous travaillez 8 heures, et que les autres dans votre unité travaillent 16 heures, qui exécute votre tâche après votre départ ?

- Combien gagnent-elles ? Vous avez touché 1300 roubles durant les deux derniers mois.

- Nadia, depuis que vous êtes là, vous avez toujours eu du travail, vous avez toujours confectionné ces ensembles pour la police ? Y a-t-il eu une période sans commandes?

- Nadia, étiez-vous forcée de travailler le dimanche? Les détenues de mon unité occupant des postes spécifiques à force d’être proches de l’administration, comme par exemple la chef d’équipe (qui distribue les tâches à faire etc.) viennent dans ma cellule et me donnent une feuille vierge : il m’est impossible de refuser d’écrire une demande de travailler le dimanche. Au début de ma peine j’ai demandé ce qui m’arriverait si je n’écrivais pas cette demande ? La réponse a été : «Toute la brigade sera punie à cause de toi». - Donc, vous l’avez écrite?

Mon geste, il est absolument fou…

- Nadia, le directeur du Camp N° 14 Koulagin, comme cela a été annoncé sur le web, tentait de vous faire signer un avertissement sur la responsabilité pénale pour des faux témoignages selon l’article 306 du Code Pénal de la Fédération de Russie. Qu’est-ce que s’est passé, pourriez-vous nous expliquer?

Cette fois, Jatkina m’a traitée de menteuse devant tout le monde. J’ai dit que ce même article peut être appliqué à elle-même, car tout ce que je dis et écris dans mes plaintes est vrai.

La deuxième fois, c’était le 23 septembre, au moment où le directeur me plaçait dans la cellule sécurisée (à l’isolement), ils ont essayé de me faire signer l’avertissement officiel, basé sur l’article lié à la « Calomnie». J’ai demandé « Pourquoi faites-vous ça ?».

« Nous espérons te faire changer d’avis, tu comprendras que tu as tort. Tu comprendras que tes agissements peuvent te valoir des poursuites pénales et nous sommes obligés de t’avertir de façon officielle.»

- Je peux avoir des précisions sur des noms mentionnés dans votre lettre ? Vous parlez, par exemple, d’une femme qui demandait à rentrer dans les dortoirs…

- Nadia, vous écrivez ensuite : dans l’unité N°2 il y a une femme qui a souffert d’engelures aux pieds et aux mains.

- Nadia, vous décrivez également les agressions, que l’on frappe au visage, dans les reins. Pourriez-vous donner quelques noms ?

L’exemple récent : dans l’unité N°7 une nouvelle fille a été battue, elle est là depuis 3 semaines. Elle est sous l’autorité de la chef d’équipe Simonova. Elle a été battue parce qu’elle n’a pas encore appris à coudre vite, ce sont ses codétenues qui l’ont battue.

- Vous connaissez son nom ?

- Nadia, poursuivons la lecture de votre lettre : « Il y a peu de temps, on a fracturé le crâne d’une jeune fille avec un ciseau parce qu’elle n’a pas rendu un pantalon à temps ».

- «Trouer la tête avec un ciseau», donc elle a reçu des soins médicaux ?

- L’histoire suivante : « Essayé de se trouer le ventre avec un couteau ».

Comprenez-vous, la punition n’atteindra pas les coupables mais toutes les autres personnes. Prenons l’exemple de la fille que l’on a blessée à la tête avec un ciseau. Celle qui l’a fait était poussée à bout, dans un état d’extrême épuisement psychologique, quand l’humain se transforme en animal.

Une autre femme a été transférée de mon unité dans une autre, exprès pour que je ne puisse pas la croiser. Ils ont écrit un rapport sur elle, elle a donc perdu la possibilité de sortir en liberté conditionnelle. Elle est ici depuis 6 ans, elle attendait cette libération très longtemps. - Vous pouvez donner son nom ?

- Nadia, vous dites aussi « les détenues proches de la direction ont incité l’unité à la violence. Pourriez-vous donner les noms de ses femmes ?

Aucun bonbon ne sera mangé pendant la grève de la Faim..

Membre du personnel IK N° 14 :

« C’est l’heure de déjeuner. Vous prenez le déjeuner ? »

- Nadia, vous prendrez le déjeuner ?

- Ce déjeuner est mieux ? Beaucoup mieux. D’habitude, il n’y a qu’un quart de ce poisson et le pain, il n’y a que le pain qui est frais ici.

- Nadia, vous êtes en grève de la faim et ils vous apportent de la nourriture, vous la couvrez avec un sachet. C’est pour ne pas sentir son odeur?

- Est-ce dur de voir qu’ils vous apportent le repas, c’est dur de se retenir? Avez-vous faim ?

- Quelqu’un a déjà déclaré une grève de la faim ici? Non, pas du tout ! Personne dans mon souvenir n’a porté plainte où autre chose, car tout est tellement corrompu ici, tellement elles ont peur, elles comprennent qu’elles devront rester ici pendant un moment. Ce geste que j’ai fait est complètement fou. Je ne sais pas ce qui m’attend, personne ne sait. Mais elles trouvent toutes que c’est de la folie. Elles me soutiennent, la plupart d’entre elles, mais elles sont conscientes que j’ai presque signé mon arrêt de mort.

- La veille de déclarer la grève de la faim, vous avez été conseillée par quelqu’un?

Il va falloir le subir…

- Nadia, vous avez discuté de cette grève de faim avec votre avocat Khrunova?

- Par exemple, qu’avez vous proposé pour améliorer la situation ?

- Vous demandez dans votre lettre de vous transférer dans un autre camp. Voulez-vous également que l’on vous transfère dans une autre région ?

- Nadia, pourriez-vous annoncer les principales demandes qui motivent votre grève de la faim ? Sous quelles conditions seriez-vous d’accord pour l’arrêter ? Vous ne pouvez tout de même pas la continuer éternellement?

- Vous étiez convoquée, vous aussi?

- Nadia, qu’est-ce que vous réclamez pour vous par cette grève de la faim, pas pour les autres détenus, mais pour vous personnellement?

Je demande à être placée dans un endroit où je serais protégée de la pression de l’administration comme de la part des détenues qui coopèrent avec elle. Je pense que ça pourrait être une autre unité. La question pour moi est : existe-t-il dans ce camp un endroit où je ne serais pas contrainte de subir la pression de l’administration ? A leur place, j’essaierai de le faire, car je suis persuadée que si l’administration ne mettait pas la pression sur les autres détenues, elles auraient une autre attitude envers moi, plus neutre, comme auparavant. - Dans quelle unité voulez-vous être transférée?

- Qu’est-ce que cela veut dire « Travaux ponctuels»? Ça signifie les travaux non liés aux travaux textiles, toute autre sorte de travail. - Les corvées ménagères?

- Nadia, j’ai compris. Vous voulez aller à l’atelier d’art, mais là-bas … Ce n’est pas obligé que ce soit l’atelier d’art, ça pourrait être n’importe quel autre atelier.

- J’ai compris. Tout ce que vous venez de dire est assez difficile à obtenir dans les conditions actuelles, et même si c’était possible, ce n’est pas une affaire d’un jour ou deux. Au bout de 10 jours de grève de la faim, ils commenceront à vous nourrir de force, êtes-vous prête pour cela ?

Oui, qu’est-ce que j’y peux ? Ça se pratique. Et s’ils acceptent, par exemple, ne serait-ce qu’une de vos exigences, vous cesserez la grève ? Non, j’ai besoin que toutes mes exigences soient acceptées. Nadia, comment vous sentez-vous en ce moment ? Comment? J’ai très faim, j’ai des nausées, des vertiges. C’est tout, je crois. Est-ce qu’un médecin vous ausculte? Oui, un médecin m’ausculte une fois par jour. Nadia, vous-même, vous croyez qu’avec votre grève de la faim vous réussirez à changer la situation? Oui, j’y crois. Est-ce si compliqué à faire ? Il faut juste baisser le quota de production. Concernant mon transfert dans une autre unité ou le fait de me confier un autre travail, ce n’est pas si grave que ça. Kouprianov a écrit dans sa déclaration que j’exige des conditions exceptionnelles, mais ces conditions ne sont pas exceptionnelles. Des dizaines de détenues ne travaillent pas dans l’atelier textile, est-ce exceptionnel? Vérifions, alors, pourquoi elles y travaillent. Pourquoi elles ne sont pas dans l’atelier de textile, pourquoi elles travaillent en tant que pions? Donc, c’est une preuve de corruption. Nadia, vous accusez Kouprianov de crimes, mais de facto vous n’avez pas de preuves? De quelles preuves il peut s’agir si je lui parlais en tête à tête dans un local fermé ? Comment avez-vous l’intention de le prouver ? Il vous accusera de calomnie.

Traduction : Elena Colombo

https://www.novayagazeta.ru/society/60254.html