Xénophobie des thématiques banalisées en Russie

Article par Maria Khachaturyan publié dans la Lettre de la Ligue des droits de l’Homme, №6, mai-juin 2013Une manifestation du Mouvement contre l'immigration illégale

Une manifestation du Mouvement contre l’immigration illégale

Selon les sondages d’opinion, le degré de xénophobie chez les Russes est assez élevé. Selon le sondage du VCIOM qui a été mené en 2009, 50% d’enquêtés se déclarent plutôt hostiles vis-а-vis des immigrants. L’étude de l’échelle de distance sociale de Bogardus, effectuée par le centre Lévada en 2010, montre que 38%, 32%, 31%, 29% et 26% d’enquêtés préfèreraient qu’on interdise respectivement l’entrée de leur pays aux immigrants tchétchènes, chinois, géorgiens, tadjiks et africains ; des chiffres élevès surtout si l’on prend en compte le fait qu’interdire l’entrée aux Tchétchènes est inenvisageable, car la Tchétchènie fait partie de la Fédération russe. Même pour les Ukrainiens le chiffre s’élève а 13%.

L’objet essentiel de la xénophobie est l’immigration, très importante au début des années 1990 et qui a connu une décroissance vers 2004 pour remonter depuis de 50 000 personnes en moyenne chaque année, avec une pointe en 2012, selon les sources officielles, de 417 mille personnes. La xénophobie populaire est alimentée par les campagnes militaires en Tchétchènie et les actes terroristes attribués aux rebelles caucasiens. De 1999 jusqu’а 2010 près de mille personnes ont été tuées dans des actes terroristes. Et au nom de lutte contre ce terrorisme, les populations du Caucase subissent une vague d’enlèvements, de disparitions musclées, d’arrestations et de tortures. Des ressortissants des républiques caucasiennes habitant dans d’autres régions de Russie se voient accusés de « terrorisme », et risquent des années d’emprisonnement.

Aux côtés de cette xénophobie institutionnelle, se développent depuis la fin des années 1980 plusieurs mouvements nationalistes populaires. Le début des années 1990 est marqué par la lutte des idées : ce sont les « patriotes rouges », adeptes de l’idéologie communiste « à la russe », les néo-« Centuries noirs » , qui ont repris l’idéologie prérévolutionnaire d’un empire orthodoxe, les « eurasiens » dont l’idée principale était le destin particulier de la Russie comme État а double base ethnique et religieuse, turco-musulmane et slavo-orthodoxe. Ce sont finalement les néonazis qui, tout en adoptant l’idéologie raciste, se différencient de leurs homologues européens en affichant une croyance orthodoxe ostentatoire. La deuxième moitié des années 1990 a connu une croissance du mouvement des skinheads, qui sont finalement passés aux actions directes et à la violence. Dans sa masse, c’est un mouvement raciste agressif sans idéologie.

Selon les statistiques publiées par le centre Sova, 50 personnes ont été tuées en 2004 et 219 blessées suite à des crimes de haine. Le nombre de victimes n’a fait qu’augmenter pour atteindre en 2008 le chiffre de 615 personnes, dont 116 tuées. Par la suite, on a observé une décroissance considérable : en 2012, 206 personnes ont été victimes de crimes de haine, dont 19 tuées. On y ajoute le vandalisme, le houliganisme et la propagande nationaliste qui sont encore plus fréquents.

Beaucoup de responsables politiques partagent l’idéologie eurasienne, et ils sont plus nombreux encore à compter parmi les rangs des nationalistes populistes, ouvertement xénophobes. L’idéologie nationaliste occupe d’ailleurs une place importante dans le discours des deux partis minoritaires au pouvoir, les communistes et les « libéraux-démocrates ». La xénophobie se manifeste également dans la désignation des ennemis politiques extérieurs,: en 2006, on a observé une campagne gouvernementale anti-géorgienne, en 2007, c’était une campagne anti-estonienne. Actuellement, après l’adoption de lois liberticides, surtout celle qui restreint l’activité des ONG financée par des organismes étrangers, on voit fleurir la xénophobie contre l’Occident, surtout anti-américaine. La suite de l’article et l’interview avec Dmitri Doubrovski