La Russie est-elle une grande démocratie ? Quelques remarques sur la visite de M.Depardieu en Mordovie.

La semaine dernière, tous les médias se sont emparés de l’affaire du passeport russe de Gérard Depardieu. J’ai aussi été sollicitée pour répondre à leurs questions en direct à la télé , trois fois en l’espace de deux jours. Se plier aux contraintes imposées par le direct n’a pas été chose aisée pour moi. Pourtant, j’ai essayé de dire l’essentiel. Je remercie le site newsring.fr , grâce auquel je peux livrer ici des réponses plus approfondies. Voici le lien sur le débat autour de la question de la démocratie en Russie sur newsring.fr . - La Russie est-elle une grande démocratie, comme le croit M. Depardieu, mon nouveau concitoyen ? Je pense qu’il faut distinguer les choix d’un acteur très aimé par beaucoup de Russes (comme de Français) de la question de la démocratie en Russie. On peut comparer la situation de la Russie à différentes périodes historiques, dont M. Depardieu est apparemment fin connaisseur au vu des rôles qu’il se choisit pour filmer en Russie. Dans cette perspective, je comprends très bien sa formule : la Russie n’est plus la même qu’à l’époque de la monarchie (sous laquelle vivait Raspoutine, que l’acteur incarne dans un film), et plus la même qu’à l’époque stalinienne non plus.

Ainsi le pays s’est-il démocratisé : nous avons des citoyens qui - d’après la Constitution russe en tout cas - élisent leurs représentants. En réalité tous les observateurs confirment que les élections sont falsifiées. - Quel est donc l’état véritable de la démocratie en Russie ? Pour répondre à cela, on peut se pencher sur les évènements qui agitent notre pays depuis décembre 2011, lorsque des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues des villes russes (et pas seulement à Moscou), au cœur du grand hiver russe glacé.

Alors, les représentants des citoyens russes (y compris Gérard et moi) sont-ils élus légitimement ? Les lois adoptées par nos représentants à la Douma ont-elles permis de conforter la “grande démocratie russe” ? Voici quelques exemples parmi les plus “démocratiques” de ces lois :

Cela se passe de commentaires, jugez par vous-même, mais d’abord - je vous prie - lisez, renseignez-vous, cherchez des informations et des témoignages. Pas seulement le mien ou celui de Gérard Depardieu (qui a reçu un accueil digne d’une grande célébrité, et donc peu représentatif), mais ceux d’autres personnes aussi : des professeurs des écoles, qui ont refusé de valider le résultats des élections (souvent les bureaux de votes se situent dans des bâtiments publics comme des écoles) et qui ont ensuite été poussés à quitter leur emploi, ou encore des victimes d’accidents de la route où les chauffards s’avèrent être des gens importants et puissants. Bref, cherchez par vous-même, et vous saurez ce qu’il en est. Je dirai juste que nos lois menacent la liberté d’expression, de rassemblement - les libertés fondamentales sans lesquelles la démocratie ne peut exister.

Un autre mécanisme indispensable au bon fonctionnement d’un régime démocratique est l’indépendance des branches du gouvernement. Cela impose que le pouvoir exécutif n’exerce pas d’influence sur le fonctionnement de la Douma, qui produit les nouvelles lois. Aujourd’hui l’indépendance de la Douma est inexistante au vu des lois citées plus haut - qui cherchent à étouffer le mouvement contestataire. Mais la séparation des pouvoirs suppose aussi l’existence d’une justice indépendante. A cet égard, le procès des trois punkettes du groupe Pussy Riot a jeté une lumière crue sur le fonctionnement de la justice russe. Voilà la transcription d’une journée à la cour . - La Mordovie, où M. Depardieu a acquis son nouvel appartement, est-elle une belle région ? Oui, je trouve cette région belle. J’y ai vécu pendant 8 ans, passé mon bac et même commencé mes études de sociologie. Ensuite, j’ai quitté la Mordovie pour m’installer à Moscou et y poursuivre mes études. Ma famille, quant à elle, a aussi changé de région et s’est installée en Tchouvachie (tout près de la Mordovie, mais où habite un peuple tout-à-fait différent).

Je n’habite donc plus en Mordovie depuis 2003. Je maintiens toujours des liens avec mes amis de l’école, et je reçois des nouvelles d’eux. J’en tire la conclusion que la vie n’y a pas beaucoup changée.

Nous vivions dans un endroit plutôt rural, où les gens travaillaient dans une poignée d’entreprises tout en ayant l’intérêt à cultiver la terre : puisque personne ne pouvait être sûr que le prochain salaire arriverait à l’heure, les produits de la terre permettaient aux gens de tenir le coup dans les moments difficiles. Il y avait une entreprise, Maslozavod , qui produisait (et produit toujours) du beurre, des yaourts, et du lait. Je me souviens de la rage provoquée par la découverte d’un villageois de retour de Moscou : nos produits, présents sur le marché moscovite, y coûtaient moins chers que chez nous, dans le magasin attenant à notre usine Maslozavod .

Dans beaucoup de domaines, la région était (et reste) dépendante de ses liens économiques avec le centre du pays. Et voilà que nous apprenions que les travailleurs d’usine étaient désavantagés par rapport aux consommateurs moscovites.

Je suppose que cette dépendance économique persistante aide aussi à expliquer les résultats des élections dans la région.

En Mordovie, le soutien au parti au pouvoir “Russie Unie” était et reste très haut. Tout le monde se souvient de son score de 109% en 2007. Bien sûr, ce score fut ensuite corrigé, mais non sans soulever quelques questions d’ordre général sur le calcul des résultats électoraux. En 2011, ce score s’est avéré beaucoup plus modeste : “seulement” 91.6% pour le parti aujourd’hui majoritaire à la Douma.

Il ne faut pas oublier que depuis 1995, la Mordovie n’a pas changé de Président. Enfin, si : il y a un nouveau président, aperçu aux côtés de M. Depardieu à Saransk, l’ancien président ayant quitté son poste en mai 2012 pour celui de gouverneur de la région de Samara, qui est plus grande encore que la république de Mordovie. De plus, le fils de l’ancien président est entré au gouvernement de la République comme Ministre des projets spéciaux (parmi lesquels figure le championnat du monde de football de 2018, par exemple). - Saransk est-il un coin de Paradis ? Saransk est un coin de Paradis pour ceux qui ont de l’amour pour cette région. Mais l’amour ne suffit pas pour vivre là-bas : il faut aussi avoir un emploi et un logement.

Et il est difficile de trouver un bon job: les étudiants ont souvent du mal à trouver un travail qui corresponde à leur formation. Alors, si on la chance d’avoir un bon job, il faut s’y accrocher.

Cette situation peut engendrer une forme de pression sur les salariés, incités à obéir aux ordres de l’administration. Quand j’étais encore étudiante à la fac de Saransk, nous avons eu la visite de M. Poutine. Tous les étudiants ont dû se rassembler pour l’accueillir, et même si les professeurs ne lui étaient pas tous favorables, ils nous demandaient d’être présents.

En ce qui concerne le logement, j’ai vu les plaintes déposées par des habitants de Saransk, écœurés qu’un acteur fortuné reçoive un appartement en cadeau, alors que plusieurs milliers de familles sont inscrites sur liste d’attente et attendent depuis des années de trouver à se loger. Mais j’ai de l’amour pour la Mordovie, et je vous incite à venir là-bas. Il y a des beaux parcs, des beaux lacs, des musées, des étudiants : la vraie vie, même si elle est parfois difficile.

Et ne restez pas simplement à Saransk : voyagez un peu ! Si vous trouvez le temps, visitez des colonies pénitentiaires (la Mordovie en compte une vingtaine). Parfois, voir de ses propres yeux est 100 fois plus efficace que de lire un texte de témoignage, même lorsque c’est une femme qui raconte les conditions de détention dans un camp en Mordovie . - Pourquoi M. Depardieu est-il allé en Mordovie ? La raison précise m’échappe. Mais il existe à mes yeux une certaine logique dans le parcours de M. Depardieu : de Sotchi en sud de la Russie (où il se trouvait le 5 janvier et où auront lieu les Jeux Olympiques de 2014 si tout se passe bien) vers Saransk (où il est arrivé le 6 janvier, et où le championnat du monde de football de 2018 devrait aussi permettre d’accueillir des joueurs et des touristes) pour ensuite se rendre à Zurich pour la soirée du Ballon d’Or (le 7 janvier, cérémonie de FIFA).

Après tout, je crois que M. Depardieu aime ses amis et fait la promotion de ces lieux jugés stratégiques (Sotchi, Saransk) sur la scène internationale. Peut-être est-ce “too much”, trop de publicité et de controverse dans les médias. Mais je n’accuse pas M. Depardieu. Même si lui semble mal prendre la critique que des citoyens Russes lancent encore contre le pouvoir sur place, et défend avec ardeur le régime qui dirige notre “grande démocratie”.

Pour finir je souhaite à M. Depardieu, qui a fêté ses 64 ans récemment, une très bonne santé ! Et je rappelle à mon cher concitoyen qu’il faut être prudent dans notre pays, où la l’espérance de vie des hommes est en moyenne inférieure à 65 ans.

Za zdorovie !

Ecrit par Olga Nikolaeva, sociologue et secrétaire de l’association Russie-Libertés, pour newsring.fr , le 18 janvier 2013.

L’auteure de cette interview remercie François Christophe pour la relecture du texte.