« Partir du pays, ma fille, partir, c’est ça qu’il faut faire »

L’article de Maria Khachaturyan , association Russie-Libertés, publié sur le site z-e-f.org , le 19 novembre 2012. Crédits photo : musée du goulag (https://gulagmuseum.org) En décembre 2011, en miroir du printemps arabe, on attendait l’hiver russe. Selon l’habitude historique, le froid hivernal devient plutôt un catalyseur de l’activité citoyenne en Russie. Des centaines des milliers des personnes qui sont sortis dans les rues de Moscou et bien d’autres villes russes et même étrangères (500 manifestants rien qu’à Paris).Voilà qui avait l’air sérieux. L’action spectaculaire dite du « Cercle blanc », une chaîne humaine ininterrompue tout au long de la voie circulaire qui ceinture le centre de Moscou (16 km, ou à peu près la moitié du périphérique) s’est tenue le 27 février 2012. On sentait une véritable montée de l’activisme civique, avec par exemple

la croissance du nombre de volontaires engagés comme observateurs pendant les élections, ou encore les brigades de bénévoles en soutien des victimes de l’inondation cataclysmique dans le sud de la Russie, à Krymsk, en juillet dernier.

La glace semblait rompue. Mais si au début le pouvoir observait avec effarement l’éveil de la société civique, la réaction n’a pas tardé : l’adoption des lois liberticides, dont la loi limitant sévèrement le droit de manifester, la loi de censure sur Internet et loi « d’encadrement » des ONG. Les initiatives législatives sont accompagnées de procès politiques retentissants qui sont loin de se limiter à l’affaire des Pussy Riot. La comparaison avec les procès staliniens des années 30 semble de moins en moins exagérée. Les dernières nouvelles du bourbier « Je me trouve maintenant dans l’hôpital de [la prison] « Matrosskaya tachina » – pour un soi-disant examen médical que j’attends depuis sept semaines déjà. Les conditions de détention ici sont encore pires qu’à la maison d’arrêt. Il n’y a pas de lumière du jour dans la cellule, la lumière est artificielle et clignotante, la nourriture est immangeable. Je deviens aveugle. Je ne vois pas votre visage, Votre honneur. Cette lumière dans la salle du tribunal me semble aveuglante après la cellule. Qui plus est, je ne peux pas avoir accès à mes droits de prisonnier, on me refuse le transfert de mes affaires de la maison d’arrêt, on ne me donne pas le catalogue des produits et des services auxquels les prisonniers ont droit. Ma maladie progresse notamment à cause de la malnutrition et du fait que je ne peux pas m’acheter des produits qui contiennent les vitamines. Je n’ai rien à prendre pour aller aux toilettes, excusez-moi, Votre honneur, et je ne peux pas m’acheter de savon ni de dentifrice. Je ne comprends pas, Votre honneur, qui dans ce pays a intérêt que je perde définitivement la vision, et pour quelle raison ? »

Vladimir Akimenkov, 25 ans, activiste du Front de Gauche russe, souffre de colobome de l’iris et d’atrophie congénitale du nerf optique. Le 29 octobre la juge du fameux tribunal Basmanny (l’endroit où tous les prisonniers politiques de la dernière décennie ont été jugés, de Mikhaïl Khodorkovsky aux Pussy Riots) à décidé de prolonger son arrestation jusqu’à 6 mars 2013. Vladimir, qui est accusé d’avoir lancé la hampe d’un drapeau contre un policier, pourrait « fuir et continuer son activité criminelle ».

Akimenkov est l’un des figurants de « l’affaire du bourbier » – le procès sur les participants de la manifestation du 6 mai sur la place Bolotnaïa à Moscou. Cette manifestation nommée « La marche des millions » a été autorisée par des organismes officiels. Contrairement à cet accord, une grande partie du pont Bolchoï Kamenny par lequel la manifestation devait passer a été bloquée par les services militaires. Ceci a créé un engorgement et provoqué des affrontements entre la police et les manifestants. 30 policiers ont été blessés et ont reçu des récompenses, y compris des appartements. Les juges d’instruction considèrent les évènements comme «troubles de masse » et ont déjà ouvert une enquête sur 19 boucs émissaires, dont 13 sont en prison. L’un de ces prisonniers, Oleg Arkhipenkov, n’est jamais allé sur la place Bolotnaïa. L’affaire a connu une nouvelle ampleur après la sortie du documentaire (ou autoproclamé comme tel) sur la chaîne officieuse NTV « L’anatomie de contestation-2 ». D’après ce film des personnes ressemblant aux membres du Front de gauche russe, dont Léonid Razvozjaev, Konstantin Lébédev et d’autres, seraient allés à Minsk pour négocier avec Guivi Targamadzé, l’ex-chef du Comité de Défense du Parlement de la Géorgie, le financement de l’opposition et le calendrier des actions, y compris la manifestation du 6 mai. Ce film a servi de base d’accusation , notamment sur le fondement d’une « expertise » commanditée par le Comité d’Investigation, qui prétend que son authenticité est démontrée. Cette « démonstration » est d’une logique d’autant plus surprenante que la rencontre avec Targamadzé aurait eu lieu en juin d’après leur propre documentaire, soit un mois après ce qu’ils appellent les « troubles de masse ». L’ouverture de l’enquête sur ces personnes n’a pas tardé. Léonid Razvozjaev qui a essayé de fuir en Ukraine pour demander l’asile politique a été kidnappé par les services secrets russes (ce fait est déjà confirmé par le Ministère de l’Intérieur de l’Ukraine). Il a été torturé pendant deux jours et il a été forcé à signer l’autodénonciation dans laquelle il reconnaît tous les faits.

2012 vs 1937 « Un moment, mes lunettes… Ah, tant pis, ça ira comme ça. Mon père, Tsvetkov Ivan Kirillovitch, est né le 24 juin 1900. Il a travaillé à l’usine navale à Leningrad. Il a été emprisonné et déporté à Magadan en 1936 après l’assassinat de Kirov [1] et a été accusé de participation à une organisation insurrectionnelle. Il a été fusillé le 13 avril 1938. Dans la suite le KGB a reconnu qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves. Mon frère, c’est la même histoire, l’affaire de l’assassinat de Kirov. Il a été torturé dans les sous-sols de Loubyanka, ma grand-mère ne l’a pas reconnu. C’était un petit groupe de 7 personnes, dont une toute jeune fille de 19 ans qui a supplié qu’on lui laisse la vie, mais on ne la lui a pas laissée. En 1951 on m’a licencié de l’usine comme fille d’un ennemi du peuple ». Une vieille dame vêtue en noir, tenant une bougie dans la main, parle la voix tremblante. Fin octobre, plusieurs actions de soutien des prisonniers politiques se sont tenues en Russie. De facto, une des plus importantes est devenue l’action annuelle de commemoration des victimes des répressions des années 30, la Grande Terreur - l’action « Retour des noms » qui s’est déroulée devant la pierre de Solovki, monument installé en face du siège du FSB. Les participants de l’action ont lu leurs noms, professions, dates de mort, parfois en ajoutant les noms de leurs parents et proches. Cette année l’action se tient pour la sixième fois.

Les organisateurs de l’évènement constatent que cette année le nombre de participants a considérablement augmenté – si l’année dernière le temps d’attente était à peine supérieur à une demi-heure, cette année certaines personnes ont attendu trois heures pour lire deux noms imprimés sur une petite feuille qui leur a été rendue par les organisateurs. « Je pense que c’est lié avec l’activité d’opposition, avec les nouveaux prisonniers politiques et surtout avec les nouvelles lois qui restreignent les libertés civiques. Les gens cherchent à faire preuve de civisme, et cette action est un moyen sans danger pour le faire » – dit Alexeï, responsable du Mémorial, l’ONG organisateur de l’action.

Une jeune fille, Natacha, vient pour la troisième fois. Elle aussi indique l’actualité de cet évènement :

Il y a deux ans, quand on lisait cette liste dans laquelle figurent les personnes de toutes sortes de professions, on comprenait que ça peut arriver à tout le monde. Mais on ne le ressentait pas d’une manière si forte que maintenant. Je n’ai pas de parents proches qui ont souffert des répressions, mais du point de vue des valeurs humaines universelles je trouve ça juste de ne pas oublier ça, surtout quand ça peut encore arriver. Relativement peu de gens avec qui j’ai réussi à parler ont leurs histoires familiales directement liées avec la Grande Terreur. Oleg, éditeur, vient pour son grand-père qui est mort dans les camps allemands des prisonniers de guerre en hiver 1941 à cause des conditions de détention affreuses. Staline a refusé de reconnaître la Convention sur les prisonniers de guerre, ce qui a été un prétexte officiel pour les allemands de ne pas suivre la réglementation de cette dernière. L’Union soviétique a alors perdu entre 4,5 et 5,3 millions de personnes de captifs. « On dit souvent maintenant que Staline était un gestionnaire efficace. C’est justement là, son inefficacité », – me dit Oleg. Les grands-parents de Vladimir, journaliste, ont disparu pendant la collectivisation, la construction forcée des kolkhozes accompagnée de la liquidation de grands fermiers. Deux grands-parents d’une autre jeune fille, Éléna, ont été orphelins, n’importe quel scénario aurait pu s’appliquer à leurs parents.

Je m’approche à un groupe de vieilles dames, qui, elles, ont des « ennemis de peuple » parmi leurs parents les plus proches. Certaines entre elles ont été dissidentes des années 70 et 80. Je leur demande si elles participent aux manifestations oppositionnelles d’aujourd’hui. Elles invoquent leur faible état de santé (qui les a permises cependant de se tenir debout pendant 3 heures). Elles encouragent ces actions, mais n’y voient pas d’utilité réelle sauf pour la dignité personnelle, le fait de déclarer ouvertement son déni des dérives autoritaires. Leur regard sur le futur proche de la Russie est très pessimiste :

Partir du pays, ma fille, partir, c’est ça qu’il faut faire. » La fin de déstalinisation et l’oubli Arseniy Roginskiy est le chef et l’un des fondateurs de l’ONG « Mémorial ». Il a, lui aussi, été emprisonné pour quatre ans du 1981 au 1985. Donc il est convaincu [1] de la nécessité de reconnaître et de parler des victimes de la terreur stalinienne :

Qu’est-ce que c’est, l’unité de l’histoire? Ce n’est pas très facile de le prononcer à haute voix, mais je suis sûr que l’unité de l’histoire, c’est l’homme. Ce n’est pas le pays, ce n’est pas le « pouvoir », ce n’est pas le « peuple », mais justement l’homme. […] Et nous devons nous rappeler de ça nous-mêmes. De chaque personne. Et du fait que chaque personne a des droits inaliénables. A-t-il le droit à un nom ? Oui, il l’a. Et il a également le droit au repos de la dernière demeure. Et tous ceux qui tentent de priver une personne de ces deux droits qui me paraissent très importants, commettent le mal, le mal absolu. Ce sont ceux qui ont fait des assassinats étatiques un secret, qui ont fait croire pendant des décennies que ton père est condamné à 10 ans sans droit de correspondre, alors qu’il était fusillé depuis fort longtemps déjà. Ils n’ont eu le courage de prononcer le mot même de « fusillade » que vers la toute fin de l’époque soviétique, mais avant cela ils écrivaient dans des annuaires une date de mort fausse – « mort de pneumonie tel jour de telle année ». - [Maintenant on prononce les noms des victimes]. Et on dit le mot « fusillé ». Vous avez voulu oublier, effacer? Mais ce n’est pas possible: Une seule chose qu’ils ont projeté de faire a bien marché priver leurs victimes du droit d’une sépulture digne. Ils ont recouvert les pistes si bien, qu’on sait seulement que quelque part, le plus probablement, dans ce champ ou dans cette forêt de pins, on a enterré des gens. On n’en sait pas plus. Malgré le travail de recherche considérable, les chiffres exacts, sans parler de la liste de noms des victimes, restent encore inconnus. On estime le nombre de personnes fusillées en 1937-1938, pendant la Grande Terreur, à plus de 720 000. La plupart des terrains de fusillade restent toujours classés secret défense. En ce qui concerne les terrains qui sont plus ou moins bien étudiés, le calcul officiel de nombre des personnes qui y sont enterrées est biaisé. Selon le schéma des enterrements dans le terrain à Lévachovo, près de Saint-Pétersbourg, fait par les officiers de tchéka en 1965, 24 100 personnes auraient pu y être inhumés. Selon les derniers chiffres du FSB, ils étaient 19 450. On ne connaît toujours pas leurs noms – sauf pour 6 personnes, figurants d’une affaire politique bien connue.

D’après Alexandre Margolis, historien, spécialiste de la période de la Grande Terreur, cette attitude des autorités n’est pas incidente [2] « A mon avis, depuis la fin des années 1990, on assiste au gel du processus de destalinisation ». Il évoque également un coup d’arrêt dans la simple recherche de la vérité objective sur cette période stalinienne, page cruciale de l’histoire soviétique. « Les archives des services secrets sont devenues presque inaccessibles pour les chercheurs. Qui plus est, le récent procès du professeur Souproune démontre que la pénétration dans ces archives est interprétée comme une affaire criminelle [3] . Quand je sollicite des données sur les exécutés sur le terrain à Lévachovo, dans la forêt Kovalevsky, sur d’autres terrains de fusillade de Saint-Peterbourg, on me répond qu’on ne peut les livrer qu’aux parents des personnes exécutées. « Et vous, professeur Margolis, vous êtes qui ? » »

Le pouvoir ne fait pas que gêner le travail de recherche et falsifier son résultat. Même la question de commémoration des victimes des répressions ne se pose presque pas. À Moscou, plus de 30 000 personnes ont été fusiliées en 1937-38 et trois fois plus ont été déportées. Cependant, il n’y a aucun monument consacré à ces évènements Le projet de parc commémoratif dans la forêt Kovalevsky traîne depuis 2009 sans aucun résultat. Dans le terrain de Boutovo, près de Moscou, il y a un ensemble commémoratif créé par l’Église orthodoxe russe. Sans nier le fait que l’église a beaucoup souffert pendant cette période, la décision des autorités de déléguer le problème à l’église semble trop réductrice, en particulier parce que beaucoup de victimes étaient athées.

Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre. Surtout lorsque le passé

n’a jamais vraiment été un passé. Une nouvelle loi liberticide sur la haute trahison a été approuvée par le Parlement russe le 31 octobre. Vladimir Poutine ne tardera pas à la promulguer. Amnesty International a déjà exprimé sa préoccupation. Le retour du concept d’ennemi du peuple ? Maria Khachaturyan [1] Extraits d’un interview avec la magazine Bolchoï gorod, https://bg.ru/society/zapomni_etu_istoriyu-9473/. [2] Extrait d’interview pour la revue Moskovskie novosti, https://mn.ru/society_history/20121027/329468727.html [3] l’historien qui a publié les données des archives sur les allemands déportés dans la région d’Arkhangelsk a été accusé de la violation de droit de la vie privée