Interview de Ekaterina Samoutsevitch à la radio « Echo de Moscou » 12/10/2012

(Traduction: Olga Kokorina)

Tatiana Felguengauer : Bonjour. C’est l’émission « Une opinion particulière », je m’appelle Tatiana Felguengauer, et je salue dans ce studio mon invitée d’aujourd’hui Ekaterina Samoutsevich, membre du groupe Pussy Riot. Bonsoir, Ekaterina.
Ekaterina Samoutsevitch : Oui, bonsoir.
T.F. Tout d’abord, je vous félicite, car votre procès en appel s’est bien terminé pour vous. J’ai appris qu’aujourd’hui vous êtes retourné à la Maison d’Arrêt, mais pas au même titre.
E.S. Oui, en qualité d’ex-détenue. Je suis revenue pour récupérer mes affaires restées dans ma cellule.
T.F. Vous avez apporté quelque chose à vos amies ? Vous avez eu cette possibilité ?
E.S. Oui, nous avons apporté de la nourriture. Et nous leurs avons commandé d’autres produits au magasin de la Maison d’Arrêt.
T.F. Et des lettres ? Je sais que vous n’avez pas le droit de les rencontrer, n’est pas ?
E.S. Oui. Elles sont à l’isolement.
T.F. Mais vous pouvez leurs remettre des colis ?
E.S. Oui. Et leurs avocats peuvent leur transmettre des lettres.
T.F. Si ce n’est pas un secret, qu’est que vous leur avez écrit ?
E.S. J’ai écris : « Tenez bon ! » Je ne sais pas… Le moment où nous nous sommes serrés dans nos bras dans l’aquarium, je ne l’oublierai jamais. Ça m’a beaucoup touché.
T.F. Avec quel sentiment vous êtes vous quittées ?
E.S. J’avais des sentiments très contradictoires. Premièrement, je ne m’y attendais pas du tout. Pendant les premières secondes, je n’ai pas compris pourquoi le texte qu’on a l’habitude d’entendre – « Le verdict reste sans modifications » – pourquoi il est brusquement devenu différent, il y avait d’autres mots brusquement. Nous avons commencé à écouter plus attentivement et brusquement : « Changer le verdict, remplacer la peine », et ensuite le texte sur la peine conditionnelle. Pendant quelques secondes, je n’arrivais pas à comprendre qu’est que tout cela signifiait. Et d’un seul coup, une explosion d’émotion, les filles ont commencé à m’embrasser et là j’ai compris, que maintenant j’allais sortir, dehors, dans la rue.
T.F. Et qui avez vous vu en premier en sortant du tribunal ?
E.S. Des journalistes, des caméras.
T.F. Mais, les caméras vous ont accompagné partout pendant votre détention ?
E.S. Oui, oui. Sauf, pendant le procès il n’y avaient pas de caméras.
T.F. Qui souhaitiez vous voir en premier après votre libération ?
E.S. Je voulais voir mes amies du groupe. Pour moi ce sont des gens très proches, comme Macha et Nadia, que je ne peux plus voir malheureusement. Mais quand j’ai vu les autres, ça m’a beaucoup touché, nous nous sommes embrassées. Et ensuite nous avons essayé de fuir les journalistes, pour nous sauver, en quelque sorte.
T.F. Et vous n’avez pas très bien réussi à vous sauver des journalistes. Pendant la journée et demie que vous avez passé depuis votre libération, vous n’avez fait que donner des interviews.
E.S. Oui. Mais je comprends que les gens aient des questions. Et évidemment je me dois d’y répondre. Je comprends que les gens s’intéressent à ce que j’ai ressenti, à comment ça a été. Et évidemment j’ai envie de tout leur raconter. Mais, j’essaye que ça reste supportable pour moi.
T.F. A votre avis, vous arrivez à expliquer le sens de votre action aux gens ? Parce que la question qui se pose souvent, c’est pourquoi vous avez fait cela ?
E.S. Oui. Je pense que oui. Je pense que la plupart des gens ont très bien compris le sens de l’action.
T.F. Pouvez-vous l’expliquez maintenant à nos auditeurs ? Il y a plus de 300 questions sur notre site. Et je me rends bien compte que beaucoup de gens ne comprennent pas ni pourquoi vous l’avez fait, ni vos motivations. Pouvez-vous expliquer encore une fois aux auditeurs de l’« Echo de Moscou » et aux spectateurs de RTV ?
E.S. Très bien. Tout d’abord nous avons choisi une forme particulière qui est devenue le concept particulier du groupe – c’est une représentation musicale illégale. C’est à dire – nous apparaissons brusquement, dans un endroit présélectionné par nous, cet endroit doit avoir pour nous une certaine symbolique politique. Par exemple, avant notre action à la Cathédrale du Christ Sauveur nous avons fait une représentation sur le Lieu d’Exécution à la Place Rouge. Ensuite pendant notre représentation nous chantons une chanson que nous avons écrite. Cette chanson soulève des problèmes qui nous intéressent. À la Cathédrale du Christ Sauveur nous avons soulevé le problème du lien entre le pouvoir de l’Eglise Orthodoxe Russe et le pouvoir de l’ d’État. Ce problème fut très visible quand le Patriarche Kirill a commencé si ouvertement à appeler les croyants à voter pour Poutine et pour le parti « Russie Unie ». C’en était trop, c’était fait de manière trop ouverte. Évidemment, nous avons eu envie de réagir. Nous ne pouvions pas faire autrement. Et maintenant beaucoup de personnes posent la question : « Si vous aviez su que cette action allait être considéré comme une affaire criminelle, l’auriez vous fait ? ». Oui, bien sûr, parce que nous ne pouvions pas nous taire. À ce moment, l’insolence du pouvoir, l’insolence du Patriarche Kirill ont dépassé toutes les limites. Selon moi, il se produit un mensonge dans lequel la culture orthodoxe est utilisée à des fins politiques de propagande par Poutine et son régime.
T.F. C’est à dire : selon vous, cette action est 100% politique et elle a provoqué un « changement tectonique», comme on disait souvent en parlant de Pussy Riot, pendant votre détention. Et sûrement, vous ne vous attendiez pas à ça.
E.S. Evidement nous ne pouvions pas le prévoir. Et il possible que ça ne vienne pas vraiment de nous, mais de ce problème, que nous avons soulevé. Et ce problème est visiblement très sérieux dans notre société, pour notre État. C’est un vieux problème, mais qui reste très douloureux et très grave, comme on a pu le constater.
T.F. On peut dire que vous avez réussi votre action ?
E.S. Oui, bien sûr. Même beaucoup plus que ça.
T.S. Vous avez déjà discuté avec d’autres membres du groupe de l’effet que cette action a produit ?
E.S. Nous en avons discuté dés le lendemain. Nous avons vu la réaction des gens sur la toile. Evidement, nous avons vu que la réaction a été très variée. Beaucoup de gens n’ont pas compris ce que ça été. Et toute de suite, dans les premiers jours après l’action, nous avons vu les tentatives du pouvoir de présenter notre action comme un sabotage de certaines valeurs religieuses, les tentatives de désinformation, les tentatives de présenter notre action comme une action menés par des athées, comme une action de militants athées. C’est faux, bien évidemment. Nous avons continué à expliquer pourquoi nous avons fait cela, jusqu’à l’arrestation. Ensuite nous sommes devenues moins actives.
T.F. Je propose qu’on s’arrête une minute et ensuite, nous tacherons de savoir si le gouvernement a réussi à persuader la population que vous avez attaqué la Religion et que votre action n’était pas politique. A tout de suite.
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T.F. Nous poursuivons l’émission « Un opinion particulier » avec Ekaterina Samoutsevitch. Donc, revenons à la question de savoir si le pouvoir a réussi ou pas à présenter votre action comme une attaque contre la Religion, contre le christianisme. Si on regarde les questions des auditeurs, beaucoup d’entre eux disent que vous avez blessé le sentiment des croyants et que vous devriez avoir honte. A votre avis, c’est la conséquence du contexte politique, de la désinformation générale que le pouvoir a crée ou avez-vous réellement blessé les sentiments des croyants et devriez-vous avoir honte ?
E.S. Evidemment, ce sont les conséquences du contexte politique. Le pouvoir a volontairement excité les croyants. Et ça a été fait sans demander l’avis des croyants eux-mêmes. Les medias disaient tout le temps que l’ensemble des croyants a été blessé. Même dans notre verdict, il est inscrit que la catégorie sociale des croyants a été blessée dans son ensemble. Le pouvoir est allé jusqu’à présenter une situation irréelle, une situation qui n’existe pas. Parce que beaucoup de croyants nous ont soutenu, leurs lettres en ont été la preuve. J’ai reçu des lettres de la part des croyants de la Maison d’Arrêt, et ils nous ont soutenu, ils ont compris le sens de notre action. Et avant notre arrestation beaucoup de croyants nous ont dit : « Nous avons compris le sens de votre action ». Au contraire, ils disaient qu’ils ne comprenaient pas le comportement du Patriarche Kirill, qu’il discréditait la Religion, qu’il discréditait l’Eglise.
T.F. Vous avez reçu beaucoup de lettre à la Maison d’Arrêt ?
E.S. Au total, oui, beaucoup. Mais je ne sais pas vraiment combien, car en prison, il y a la censure, et je n’ai sûrement pas tout reçu. Des fois, je recevais des lettres découpées. Des paragraphes entiers avaient été coupés.
T.F. Il y a ici un auditeur ou un spectateur qui demande : « Avez vous senti tout ce soutien ? ».
E.S. Oui. Evidemment. Nous le sentions. Très fort. Même dans ma cellule, mes codétenues me soutenaient. Au début, elles étaient très méfiantes, elles n’avaient pas compris le sens de l’action. Mais ensuite, nous en avons discuté, j’ai tout raconté, notre groupe, nos objectifs et elles ont commencé à me soutenir. Pendant le procès, elles ont essayé de prendre soin de moi. Par exemple, elles faisaient à manger et elles gardaient les plats au chaud en attendant mon retour du procès. Elles ont tout fait pour que je me sente à l’aise.
T.F. Et les employés de la Maison d’Arrêt ?
E.S. Ça dépend. Avec les uns nous avons sympathisé simplement, alors que d’autres nous faisaient comprendre ouvertement, qu’ils n’aimaient pas ce que nous avions fait, qu’ils ne nous aimaient pas, et qu’ils n’aimaient pas non plus cette popularité qui nous était tombé dessus.
T.F. A propos de popularité. Une question de la part de notre auditeur qui s’appelle Cher : « Ça vous plait d’être devenu un personnalité publique ? ».
E.S. A vrai dire, je n’ai pas encore ressenti moi-même cette popularité. Ça ne fait que deux jours que je suis libre, en liberté conditionnelle. Et je ne sais pas. Je ne peux pas vous dire si ça me plait ou pas. Mais en principe, je n’aime pas du tout qu’on parle de nous comme si on était devenu des stars. Ça je ne comprends pas du tout. Je suis restée la même. Je n’ai pas la grosse tête, je ne compte pas signer des autographes, je ne veux rien de tout ça. Le fait qu’on me filme, oui je comprends que ça soit important pour les gens de me voir. Filmez-moi si vous voulez, mais ça ne change rien à mon comportement. Je suis comme tout le monde. Je ne me considère pas comme une star ou quelqu’un d’autre.
T.F. Cette célébrité contredit quand même l’idéologie de « Pussy Riot » ? Si je comprends bien, une Pussy Riot, c’est une fille en cagoule ; elle garde l’anonymat.
E.S. Oui. Il est vrai que ce procès a porté un coup au concept du groupe en dévoilant nos trois visages, trois jeunes femmes avec leurs histoires et leurs familles. Pour nous, cette situation est problématique. Nous allons y travailler, pour trouver l’équilibre entre l’anonymat et les visages découverts.
T.F. Pour cela, il faudra en discuter avec des membres qui sont en liberté, mais aussi avec Nadezhda et Maria.
E.S. Oui, bien sûr, oui.
T.F. Est-ce que l’avenir du groupe reste pour votre priorité actuelle ? Ou est ce que votre priorité en ce moment est de régler les problèmes avec le tribunal, afin d’être innocentée. Puisque que vous êtes toujours condamnée.
E.S. Oui, la priorité c’est évidemment de libérer Macha et Nadia (NDT diminutif de Maria et Nadezhda) et de réparer l’injustice. Je pense que nous irons à la Cour Européenne. Nous avons déjà envoyé les papiers et nous allons demander d’être innocentées. Mais parallèlement le groupe ne va pas arrêter ses actions. Nous avons toutes envie de continuer à faire ce qu’on fait.
T.F. Si on parle de l’avenir du groupe, « Pussy Riot » est devenu une sorte de marque, et il y aura sûrement une évolution commerciale, si ce n’est pas déjà le cas. Comment allez-vous gérer ça ? Le combattre ou laisser ça se régler tout seul ?
E.S. Oui. Cette question est très intéressante. Ce problème est très répandu. Dans l’art contemporain existe le problème de la commercialisation des œuvres. Quand un artiste expose son œuvre ouvertement et qu’ensuite l’œuvre est repris ou revendue et qu’elle devient l’objet d’un commerce. Ce problème existe et évidemment, il est en contradiction avec le concept de notre groupe. Nous ne sommes pas un groupe commercial. Nous sommes contre la commercialisation. Et ne nous voulons pas que « Pussy Riot » devienne une marque, c’est évident. Mais à vrai dire, je n’en sais rien. Cette situation est vraiment problématique. Il faut trouver des solutions. Que faire, si, par exemple, quelqu’un se met à vouloir fabriquer de la vodka au nom de « Pussy Riot » ? Evidement nous ne voulons pas contraindre les gens ou être agressives, si les gens veulent vendre des tee-shirts ou autres choses. Mais nous-mêmes nous ne vendons rien, et nous ne vendrons jamais rien, nous ne voulons pas être transformé en une marque ou en une enseigne commerciale. Nous resterons un groupe à but non commercial.
T.S. À propos de ça, j’ai envie de vous poser une question sur Petr Verzilov. Deux autres membres du Pussy Riot lui ont écrit une lettre d’accusation. Vous n’avez pas participé à cette lettre, mais j’imagine que vous êtes au courant.
E.S. Oui, j’ai vu cette lettre, oui.
T.F. Vous pouvez la commenter ? Ça vous a surpris ?
E.S. Je suis toujours surprise, à vrai dire, parce que ce problème n’a jamais existé. Je ne me souviens pas qu’on ait parlé entre nous de membres du groupe ou proches du groupe. Oui, on sait que Petia (NDT : diminutif de Petr) Verzilov est le mari de Nadia Tolokonnikova. Mais je ne sais pas. C’est difficile de dire quoi que ce soit. C’est incompréhensible. Alors on va essayer de comprendre. Je ne peux rien dire d’autre. Je n’ai pas lu toutes les accusations. Je ne comprends pas de quoi Petr est accusé. Je ne comprends pas cette situation.
T.F. Et comment allez vous essayer de comprendre ? Vous allez écrire à Nadezhda et Maria ? Pour éclaircir ça avec elles ?
E.S. Oui, évidemment.
T.F. L’histoire avec les avocats n’est pas très claire non plus. Toute information extérieure passe par les avocats, n’est ce pas ?
E.S. Oui.
T.F. Et là, nous arrivons à un autre conflit. L’auditeur Komarovski vous pose une question : « Qui vous a conseillé de changer d’avocat ? »
E.S. Personne. J’ai pris cette décision moi-même.
T.F. Donc, toutes ces rumeurs sur un conflit avec l’avocat Volkova… ?
E.S. Il n’y a pas de conflit, pas de problèmes, ça n’a jamais eu lieu.
T.F. Et vous êtes contente de la manière dont Violetta Volkova vous a défendu au tribunal ?
E.S. J’ai du mal à en juger, je ne suis pas juriste. Et il faut dire, que le procès a été une course folle. On nous réveillait à 5h du matin et on ne s’arrêtait pas jusqu’à minuit. On était soit dans la salle du tribunal, soit dans la chambre des accusés. Nous étions constamment en état de stress. À vrai dire, je n’ai pas eu de temps pour juger le travail des avocats ou de qui que ce soit.
T.F. Mais vous l’avez entendu, quand elle a fait sa plaidoirie ? Vous avez entendu ce qu’elle a dit à votre propos ? Qu’est que vous avez fait ou pas fait ?
E.S. Oui, je l’ai entendu.
T.F. Et vous étiez satisfaite ?
E.S. Sur le principe, oui.
T.F. Et votre nouvelle avocate ? Après sa plaidoirie vous êtes libre.
E.S. Oui. La plaidoirie a été brillante. Elle a brillamment complété l’appel en cassation. Je ne m’attendais pas à ce résultat, je ne m’attendais pas à une telle plaidoirie. Ma nouvelle avocate Khroumova Irina Vladimirovna a surtout une réputation politique sans failles. C’était important pour moi pour le choix de mon nouvel avocat. Elle est connue pour l’affaire de Khodorkovski et pour moi c’était très important. Évidemment j’ai eu envie de travailler avec elle.
T.F. Je ne sais pas si vous êtes au courant que Khodorkovski a commenté votre affaire. Il a expliqué ce que c’est que d’être trimbalé comme ça.
E.S. Oui, il m’a écrit une lettre et je lui ai répondu. Oui, nous entretenons une correspondance.
T.F. C’était important pour vous ?
E.S. Évidemment, c’est très important, oui. Khodorkovski est une grande personnalité parmi les prisonniers politiques. Sa situation est très différente de la nôtre, mais elle est dans la lignée de la répression que le gouvernement mène contre les citoyens russes qui ose critiquer le pouvoir.
T.F. Vous n’avez pas envie de faire de la politique plutôt que de l’art ?
E.S. Mais c’est déjà de la politique. Dans notre pays, on sépare toujours l’art et la politique. Mais vous savez, il existe le terme d’ « art politique ». Et on peut l’utiliser. C’est même étonnant que l’art puisse ne pas être politique, puisque l’art soulève les mêmes problèmes, les problèmes de la société, des gens, de la culture. Et ce sont des questions politiques. L’art fait partie de la politique citoyenne. Ce n’est pas ce qu’on appelle « La grande politique élitiste », mais ça fait partie de la politique citoyenne.
T.F. Vous sentez vous proche de cette vague de protestation, qu’on peut observer ? Les manifestations, les élections dans le Conseil de Coordinations de l’Opposition. L’opposition aujourd’hui est très diversifiée. Il existe une opposition plus au moins radicale. Avez vous envie de rejoindre quelqu’un ? Ou bien « Pussy Riot » est-il un groupe autonome qui suit sa propre voie ?
E.S. Pussy Riot a sa propre forme, sa place. Nous sommes différentes des autres manifestations. Mais nous soutenons toutes les formes de contestation. Nous avons choisi cette forme là – « les concerts illégaux ». D’autres choisissent de manifester ou l’organisation d’autres événements.
T.F. Mais vous n’avez pas envie de rejoindre quelqu’un ?
E.S. En tant que citoyenne je suis allée à toutes les manifestations. Évidemment je soutiens tous ces mouvements, évidemment c’est très important pour moi. C’était très excitant tout ce qui s’est passé les 5 et 6 décembre. Évidemment, j’aime ça. Mais parallèlement nous avons continué à travailler dans notre groupe, nous avons continué nos activités.
T.F. Votre père a pris la parole pendant une des manifestations ? Vous étiez au courant ? Si oui, quel effet ça vous a fait ?
E.S. À vrai dire, je viens seulement d’apprendre qu’il a pris la parole pendant une des manifestations. Il m’a surtout raconté ses interviews, il m’a raconté ce qu’il disait pendant les interviews, il m’ a demandé ce qu’il pouvait dire de ma part. Je ne savais pas qu’il avait fait ce discours lors d’une manifestation. Mais ça me fait très plaisir. C’est merveilleux.
T.F. Vous pensez que toute cette histoire, avec votre arrestation et votre procès a beaucoup changé votre père ?
E.S. Je pense que oui, beaucoup. Je le vois. Je l’ai vu aussi à chaque fois qu’il venait. A notre premier rendez-vous, il était triste, il me disait : « Tu a eu tors d’aller à la Cathédrale. Pourquoi vous avez fait tout ça ? Quel sens ça a ? ». Et petit à petit, il a commencé à changer d’opinion. Aujourd’hui, il dit que oui, que notre régime est très agressif, que ce procès est illégal. Il a commencé à parler comme ça, alors qu’avant il ne parlait pas du tout. Il a été, comme, malheureusement, la plupart des citoyens de notre pays, une sorte d’observateur passif, qui regarde la télévision et qui croit à tout ce qu’on lui dit. Aujourd’hui, il a une position plus active, et ça me fait vraiment plaisir.
T.F. C’est une victoire personnelle au sein même de votre famille ?
E.S. Oui.
T.F. On revient après une petite pause de 3 minutes. Restez avec nous, « Une opinion particulière », avec Ekaterina Samoutsevitch. A tout de suite.
LES INFOS
T.F. On continue l’émission « Une opinion particulière », je m’appelle Tatiana Felguengauer , et je vous rappelle qu’aujourd’hui mon invitée est Ekaterina Samoutsevitch, membre du groupe Pussy Riot. A propos, une des avocates des plaignants…
E.S. Des victimes…
T.F. Oui, une des avocates des victimes n’a jamais réussi à bien prononcer votre nom de famille.
E.S. Oui, Madame Pavlova. Elle faisait exprès d’écorcher mon nom de famille, on l’a corrigé à plusieurs reprises, mais elle continuait à le faire.
T.F. Vous savez Ekaterina, je ne peux même pas vous dire combien de fois, mon nom de famille Felguengauer a été écorché.
E.S. (elle rit)
T.F. Continuons de parler des conséquences de votre action. Avez-vous déjà été confronté à l’agressivité des gens depuis que vous êtes en liberté ? J’ai beaucoup de questions des auditeurs : Est ce que vous avez peur pour votre santé ? Pour votre vie ? Avez-vous besoin de gardes du corps ?
E.S. Non.
T.F. Les gens sont inquiets pour vous.
E.S. Non, je n’ai pas peur du tout. Pendant ces deux jours je me suis déplacé à pied dans la ville et j’ai pris le métro. Personne ne m’a agressé. Les gens me regardent, me reconnaissent. Mais je ne sens pas d’agressivité.
T.F. J’ai une question de la part de Oleg : « Dans les réseaux sociaux, dans les blogs, le Live Journal, il y a beaucoup de publications très diverses à propos de votre prière punk. Avez-vous pris connaissance de ses publications quand vous étiez à la Maison d’Arrêt ? Et qu’est que vous pensez de la réaction sur internet à propos des événements autour des Pussy Riot.
E.S. Malheureusement à la Maison d’Arrêt il n’y a pas internet, il n’y a pas d’ordinateur. C’est interdit.
T.F. Et vous n’avez pas reçu d’informations imprimées ?
E.S. Je ne recevais pas d’informations imprimées ou très peu. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça.
T.F. Et pendent ces deux jours de liberté, vous vous êtes un peu renseignée ? Ça vous intéresse ?
E.S. Oui, bien sûr, c’est très intéressant, oui. Mais à vrai dire je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai eu le temps de regarder la vidéo qui a été faite pendant le procès. La vidéo de ce qui s’est passé dans la rue autour du tribunal, ça m’intéresse, oui. Nous savons ce qui s’est passé à l’intérieur du tribunal, mais nous n’avons pas vu ce qui s’est passé à l’extérieur. Et c’est très intéressent de voir ça aujourd’hui. Je vois maintenant qu’il y avait beaucoup de gens qui nous soutenaient, les gens prenaient des risques, grimpaient sur des toits, portaient des cagoules, criaient des mots de soutiens. Evidemment ce soutien fait plaisir.
T.F. Il y avait aussi ceux qui étaient contre, et ils venaient aussi près du tribunal.
E.S. Oui, je les ai vu aussi. Oui.
T.F. Ça vous a déçu ?
E.S. Non. C’est parfaitement normal. C’est la réaction du gouvernement, ça fait partie de leur politique.
T.F. Vous ne croyez pas que les gens aient pu être sincèrement contre vous ?
E.S. Si je pense qu’il y a eu des gens qui ont été profondément blessés. Mais autant que j’ai pu le voir, on a l’impression qu’ils ont été bien chauffés, pendant longtemps, sûrement à l’aide de la télévision. Ça fait partie de la propagande qui a été mené dés l’ouverture de notre affaire.
T.F. J’ai l’impression qu’il y a une forme de copinage parmi ceux qui sont pour vous et ceux qui sont contre. Qu’est que vous en pensez ? Ça vous déçoit ? Pouvez-vous lutter contre ? Au moins dans les rangs de vos partisans, puisque vous avez maintenant une certaine autorité.
E.S. Une forme de copinage ?
T.F Oui, par exemple, soit on est tous ensemble contre vous, ou au contraire, on porte tous ensemble des cagoules et des tee-shirts « Vierge Marie chasse Poutine ».
E.S. Je n’ai pas ressenti ça comme du copinage. J’ai eu l’impression que beaucoup de gens nous soutenaient sincèrement. Beaucoup de gens ont vu que notre situation était injuste, que les accusations sont toujours illégales, et que ce qui se passe fait partie de la campagne de répression que notre gouvernement mène contre les citoyens critiques. Evidemment qu’ils nous soutenaient sincèrement. Ils ont compris notre image et pour nous soutenir, ils mettaient des cagoules. Je ne pense pas que ce soit un phénomène de mode. J’ai eu l’impression que le soutien a été sincère.
T.F. Il règne tout de même un certain sentiment que tout n’est qu’un phénomène de mode. La contestation est à la mode, aller à la place Bolotnaïa est à la mode, et soutenir les Pussy Riot est aussi une mode et ensuite la mode va changer.
E.S. Moi j’ai l’impression que c’est aussi l’opinion que le gouvernement essaye d’imposer aux gens… d’imposer cette situation. Moi je pense que quand une personne va quelque part, elle réfléchit, elle pense où elle va et pourquoi, pourquoi elle dépense son temps et ses forces. Ce choix est un choix conscient. Je ne vais pas à la manifestation seulement parce que c’est chouette. Ce n’est pas chouette du tout d’aller aux manifestations aujourd’hui. Les forces de l’ordre sont très présentes, elles peuvent te tabasser. La manifestation du 6 mai le prouve. Aujourd’hui plusieurs personnes se trouvent derrières les barreaux seulement parce qu’elles sont allées manifester.
T.F. Et la réaction internationale a été importante pour vous ?
E.S. Bien sûr, que c’est très important. Tout d’abord c’est la solidarité, la solidarité mondiale du milieu culturel, des stars du show buisness. Ils ont réagi, ils ont compris notre travail, le concept du groupe. Tout a été claire, tout a été accepté et ils nous ont soutenu. Evidement ça fait extrêmement plaisir, ça nous a beaucoup soutenu pendant le procès. Par exemple, pendant le procès, c’était le jour où on devait faire le derniers discours, ce jour-là nous avons appris que Madonna est entrée sur scène avec l’inscription « Pussy Riot » sur le corps. Ca nous a donné beaucoup d’énergie. L’atmosphère dans la salle d’audience était très pesante, le silence, personne ne t’écoute, tu essayes de dire tout le temps quelque chose, on te coupe la parole, on t’ignore, et d’un coup les avocats nous ont montré la vidéo de Madonna. Ce contrast entre le soutien international et l’ambiance dans la salle d’audience se sentait très fort. Et ce soutien nous a donné beaucoup d’énergie.
T.F. Et évidemment vous étiez surprises en voyant tout ça ?
E.S. Oui, bien sûr.
T.F. Et comment vous expliquez cet ouragan de soutien ? Ou, ce n’est pas un ouragan, mais des centaines de cataclysmes en même temps, ou alors pas de cataclysmes…
E.S. Il y a beaucoup de facteurs. Et évidemment nous avons beaucoup réfléchit à tout ça. Il y a beaucoup de gens certainement qui sont attirés par le concept du groupe, par les idées que nous soutenons, que nous transmettons. L’idée de la liberté de la femme, c’est une idée féministe, n’est-ce pas ? L’idée de l’égalité entre les gens, l’égalité entre les sexes. Nous parlons tout le temps de ça. Et c’est pour ça que nous avons créé ce personnage de jeune fille en cagoule. Ce personnage est assez étrange il n’est pas très féminin, il est plus tôt androgyne. C’est à dire, d’un côté habillé en robe, c’est une image de la jeune fille et de l’autre côté la cagoule. On ne voit pas ses cheveux, on ne voit pas de visage de femme, on ne voit de maquillage. C’est ça ce qui est étrange.
T.F. Ce n’était pas la première action de Pussy Riot. Vous en avez fait d’autres, vous avez fait d’autres clips. Ça n’a pas eu ce succès. Pensez vous que c’est le procès qui a joué ce rôle de catalyseur pour vous ? Comment expliquez-vous ce qui arrive, et pourquoi cette action, pourquoi maintenant ?
E.S. Bien sûr. Et le procès et nos autres actions ont contribué à ce qui se passe. Parce que si ça avait été notre première action, je pense que ça aurait été difficile pour les gens de comprendre le concept du groupe. Parce que nous sommes fidèles à la forme que nous avons choisie. Les gens regardaient d’abord notre action à la Cathédrale du Christ Sauveur, et ensuite, ils regardaient nos autres actions. Les gens ont compris que c’est notre activité depuis longtemps et ils ont compris le sens de cette activité. Et les gens ont compris qu’il n’y avait rien de religieux, qu’il n’y avait pas d’incitation à la haine religieuse, et que toutes nos actions sont des actions purement politiques.
T.F. Et comment vous expliquez que le gouvernement ait accepté ce procès ? Parce que, sans le vouloir, le gouvernement vous a rendu célèbres grâce à ce procès, grâce à ce verdict, à ces citations du règlement du Concile in Trullo et cetera…
E.S. Je pense qu’ils ne s’attendaient pas à ça. Je pense qu’ils ont essayé de faire avec nous un procès dissuasif, mais ils ne s’attendaient pas à une telle réaction, au soutien de l’opinion public mondiale. Ça a été certainement aussi très surprenant pour le gouvernement.
T.F. Et vous sentez qu’en ce moment vous avez comme une sorte d’auréole de martyres ? Vous sentez-vous à l’aise avec ça ?
E.S. Une auréole de martyres ?! A vrai dire je ne le sens pas du tout. Je sens que nous sommes soutenues, ça oui. Les gens compatissent, ils comprennent ce qu’est d’être en prison, qu’est-ce que l’isolement. Beaucoup de gens nous on envoyé de la nourriture, des habits, des lettres de soutien. Ça montre que les gens comprennent dans quelle situation nous nous trouvons, qu’il fallait non seulement parler de soutien, mais de nous aider physiquement.
T.S. Vos projets à l’avenir ? J’imagine que vous êtes liée par les conditions de votre libération ?
E.S. Oui.
T.S. Comment vous allez concilier le reste avec ces obligations ?
E.S. Je ne me suis pas encore renseigné. Il faut téléphoner à l’administration qui s’occupe de ça. On m’a demandé de venir m’enregistrer tout les mois et de ne pas troubler l’ordre public (ils appellent ça comme ça).
T.F. Ça sera difficile pour vous, Ekaterina, de ne pas troubler l’ordre public ?
E.S. Je pense que ça sera difficile. Je ne fais pas partie de ces gens qui restent chez eux sans rien faire et sans sortir. Évidement j’ai envie de continuer mes activités au sein du groupe « Pussy Riot ». Mais je dois faire attention, je dois être plus maligne. Il ne faut pas oublier que tous nos téléphones sont sur écoute, tous nos courriers sont lus, on peut me suivre. Maintenant on va prendre en compte tout ça.
T.F. Ça sera plus difficile ?
E.S. Oui. Bien sûr.
T.F. Mais ça ne vous arrête pas ?
E.S. Non. Au contraire. C’est même intéressant.
T.F. Pour vous c’est un défit ?
E.S. Oui, oui.
T.F. Et vous n’avez pas peur que votre liberté conditionnelle cesse et que vous deviez revenir en prison ?
E.S. Je n’éprouve aucun sentiment de peur.
T.F. Nous n’avons plus que 30 secondes. Que voulez vous ajouter ? Quel message voulez-vous transmettre à nos auditeurs et nos spectateurs ?
E.S. Tout d’abord à l’intention de tous ceux qui pensent encore que notre action a été dirigée contre les sentiments des croyants, c’est faux. Nous ne voulions blesser personne, nous respectons toutes les religions, nous respectons tous les croyants. Cette action était purement politique. Nous avons essayé d’attirer l’attention sur les problèmes de la société, sur le problème du lien entre le pouvoir de L’Église Orthodoxe Russe et le pouvoir de l’État. Je pense que nous avons réussi. La société a vu ce problème, et même la société mondiale. Et ce procès a montré la réaction démesurée du pouvoir, a montré combien notre gouvernement manque de sagesse pour réagir correctement.
T.F. Merci beaucoup. C’était Ekaterina Samoutsevitch, membre du groupe Pussy Riot. Je m’appelle Tatiana Felguengauer. Merci d’avoir été avec nous. Au revoir.

Source : http://www.echo.msk.ru/programs/personalno/939598-echo/

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