L’annexion de la Crimée, vue de Russie : certains sont contre, mais ne peuvent pas parler

Article publié sur LePlus

« Marche pour la paix » à Moscou, 15 mars 2014

Les tensions entre l’Ukraine et la Russie ne sont pas seulement liées à l’annexion de la Crimée par le Kremlin, « sans coups de feu » mais en présence de milliers d’hommes armés. Si une grande partie de la population russe soutient les nouvelles acquisitions territoriales, certains ne partagent pas la ligne du pouvoir. Et le régime est plus que jamais déterminé à les faire taire. 

Quatre effets de cette guerre « fraîche et joyeuse » à ne pas oublier : la croissance – sans doute passagère – de la popularité de Poutine, d’un côté, et la propagande impudente, de graves entraves à la liberté de presse et une nouvelle vague de répressions, de l’autre.

Une popularité record… jusqu’à quand ?

La cote de popularité de Poutine a atteint son maximum depuis trois ans, rapporte la propagande officielle : 71,6%, selon le centre VCIOM (13 mars 2014). Or, depuis mars 2013, elle tourne autour de 62,5%, étant début février à 60,9%. Par conséquent, cette croissance vertigineuse de la popularité de Poutine, qui dépasse de peu la marge d’erreur (3,4%), risque de ne pas durer.

La manifestation de soutien à la politique de Poutine organisée à Moscou le 7 mars a rassemblé, selon les sources officielles, 65.000 personnes.

Elle a été plus nombreuse que la marche la plus importante « pour la paix et contre la guerre » qui a eu lieu le 15 mars – 50.000 personnes.

Cependant, le 15 mars, même les partisans du régime n’ont pas pu rassembler plus de 2000 personnes.

Une propagande hyperactive

Reste à savoir dans quelle mesure ce soutien remarquable est dû à la propagande.

Déjà en Crimée, qui a voté pour l’adhésion à la Fédération de Russie presque unanimement, la campagne précédant le référendum ne laissait pas de choix : « soit la Russie, soit les nazis », lisait-on sur les affiches.

En Russie, ce n’est pas mieux : la télévision ne cesse pas de parler des « terroristes d’extrême droite barbares » qui ont occupé Kiev. Selon les média pro-gouvernementaux (et donc les plus influents), Poutine ne fait que reprendre le relais du lutteur contre le nazisme, une image très positive dans le pays qui pratique toujours le culte de la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale.

« Stop au fascisme! Tous au référendum! », pouvait-on lire sur cette affiche prorusse à Sébastopol, le 13/03. (Andrew Lubimov/AP/SIPA)

Une censure renforcée envers les médias 

Jusqu’à très récemment, il y avait en Russie une alternative à la propagande officielle – quelques médias objectifs, quelques chaînes indépendantes.

Or, la chaîne TV Dojd est menacée d’étouffement. C’était le 26 janvier dernier, lorsque la Russie s’apprêtait à  célébrer le 70e anniversaire de la fin du blocus de Leningrad par les armées allemandes pendant la Seconde guerre mondiale, que la chaîne a posé cette question: « Aurait-il fallu livrer Leningrad pour éviter des centaines de milliers de morts ? »

Un prétexte pour le Parquet de s’interroger si la chaîne n’a pas contrevenu à la législation russe sur l’extrémisme – ce qui s’est avéré faux par la suite – mais il continue toutefois à examiner si d’autres lois n’ont pas été violées.

Le 12 mars, Galina Timtchénko, la rédactrice en chef du portail d’information Lenta.ru, un des plus importants en Russie, a été congédiée par le propriétaire du site. Son licenciement a eu lieu deux jours après la publication sur le site d’une interview avec le leader du mouvement nationaliste ukrainien « Pravyi sektor »Elle a été remplacée par un ex-rédacteur en chef du quotidien pro-Kremlin « Vzgliad ».

Le 13 mars, suite à la demande du Parquet, l’accès à trois autres portails d’information considérés comme « extrémistes » a été bloqué, ainsi qu’au blog d’un des leaders d’opposition, Alexeï Navalny.

Alexeï Navalny est actuellement placé en résidence surveillée dans le cadre d’une enquête pour « escroquerie » au détriment de la marque française Yves Rocher. L’accès à Internet lui est interdit ; son blog est toutefois régulièrement mis à jour par ses proches, ce qui est considéré par les autorités comme une « violation » de la décision de justice et a servi de prétexte pour y bloquer l’accès.

Comme par hasard, le dernier billet publié le 12 mars, avant que l’accès à son blog ne soit bloqué, portait un regard très critique vis-à-vis de la politique de Poutine en Ukraine.

L’après Sotchi : retour en force de la répression

L’affaire Yves Rocher n’est pas le seul procès contre Navalny : l’été dernier, il a été condamné à cinq ans de prison avec sursis. Sa persecution considérée comme politique est loin d’être la seule dans son genre en Russie.

Même si la vague de répressions – qui n’a pas cessé de croître depuis la fin 2011 – a connu une récession importante à la veille des JO, elle a subitement repris son cours à peine les Jeux finis.

Fin décembre, plusieurs prisonniers politiques, notamment Mikhaïl Khodorkovsky, les activistes de Greenpeace et les Pussy Riot, n’ont été amnestiés que pour libérer la place à d’autres. Ainsi, deux jours après la fin des JO, le jugement est tombé sur sept « prisonniers du 6 mai » qui ont été condamnés à de lourdes peines allant jusqu’à 4 ans de camps.

Pendant que le tribunal prononçait son verdict, des centaines de personnes manifestaient pour dénoncer un procès inéquitable et politiquement motivé. 420 personnes ont été interpellées par la police durant cette manifestation pacifique.

Maria Khachaturyan

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *