Samoutsevitch

La seule des Pussy Riot. Un an plus tard

Elle a été la seule des Pussy Riot, qui soit restée en liberté. Elle a également été « collée pour deux ans », comme ses deux copines. Cependant plus tard, contrairement à elles, cette peine a été allégée. Tout au long de l’année on parlait de discordes au sein du groupe punk ainsi que de la liberté obtenue par Katia Samoutsevich au prix d’une trahison. Ce mot a été prononcé par ses avocats. De son coté elle a refusé, il y a un an, les services de célèbres défenseurs en les accusant d’incompétence à cause de laquelle sont emprisonnées Nadia Tolokonnikova et Macha Alieuhina. Quelles relations unissent aujourd’hui les trois Pussy Riot et qu’est ce qui a changé pendant cette année pour Katia, elle ranconte pour « Fontanka ».

-Katia, ça a été difficile de vous croiser à la maison, vous êtes très occupée. Vous travaillez, c’est une activité sociale ou quelque chose d’autre ?

– Tout ça – c’est cette affaire criminelle. Je me bats pour l’annulation de la peine. Ou pour que le tribunal accorde aux moins quelques concessions et libère avant tout Nadia et Macha. Nous avons la même peine, et si on l’annule, cela concernera nous tous. Cela veut dire qu’on annule la décision que les faits ont été criminels, donc tout ce qui s’est passé s’annule aussi. Mais au tribunal de Moscou on ne décroche jamais le téléphone, il faut donc y aller avec chaque question, se renseigner soi-même dans les bureaux. Et j’y allais comme ça, jusqu’à ce que j’apprenne d’avoir reçu un refus déjà le 1 er ou le 2 aout.

-C’est-à-dire qu’en ce moment vous ne travaillez pas ?

-Je n’ai pas le temps de chercher du travail. A cause de l’affaire pénale je dois aller dans beaucoup d’endroits, qu’ont ouverts de neuf heures à dix-huit heures.

– Et par la suite vous pensez chercher du travail ?

– Oui, bien sûr, même si je n’imagine pas très bien comment le faire. Pendant le procès on nous a beaucoup vu. Désormais, tout le monde sait qui je suis. L’hiver dernier, lorsque je changeais de passeport, un fonctionnaire du bureau m’a reconnue et a tout de suite voulu me mettre une amende pour cause de résidence sans passeport. De plus, on peut se rendre utile à la société sans travailler dans une entreprise ou un bureau. L’activité artistique est aussi une forme de travail, et elle prend souvent bien plus que neuf heures par jour.

-Et dans la rue, dans les transports, on vous reconnait aussi ?

-Oui, ça arrive. Les gens réagissent différemment. Quelqu’un s’aproche poliment avec des paroles de soutien. Quelqu’un vient de sourire.

-Durant l’année passée, vous avez changé de point de vue sur certaines choses ?

-Peut-être… Oui, à un certain niveau les points de vue ont changé. Pas sur le plan politique, ça, évidemment, ça n’a pas bougé. Comme avant, je suis inquiète pour tout ce qui se passe dans notre pays. Sinon… J’ai acquis des connaissances sur le procès pénal. Si la prochaine fois… je ne souhaite évidemment pas qu’il y ait une prochaine fois, mais je saurai mieux m’orienter dans ce qui se passe.


-Vous vous préparez pour une « prochaine fois » ?

-Bien sûr que non ! Mais quand je lirai dans les infos ce qui se passe avec d’autres gens, je comprendrais mieux. Par exemple, tous ces stades de protestation contre la peine, avant, je n’en savais rien. Je n’écoutais pas vraiment, je croyais que tout ça était juste de la bureaucratie barbante qui influait peu. Mais en fait, la défense judiciaire est une activité compliquée et importante. Même si notre système judiciaire n’est pas vraiment juste.

-Peut-être que vous voudriez changer à nouveau quelque chose dans votre vie ? Vous êtes ingénieur de profession, puis vous vous êtes reconvertie dans l’art. Et maintenant, vous feriez des études de droits ?

-Non, j’ai déjà une formation – technique, artistique. Bien sûr, actuellement, je me renseigne, mais juste pour pouvoir comprendre ce qui s’est passé durant mon procès. Le mien, celui de Nadia et Macha.

-Et que s’est-il passé pendant votre procès, comment le voyez-vous maintenant, un an plus tard ?

-Je suis certaine que l’affaire a été fabriquée. On avait ce ressenti de la procédure pénale, et tous ceux qui savent ce qu’est une procédure pénale, et connaissent la langue du droit jouaient là-bas comme des rôles. La juge Sirova, le procureur, les avocats de l’autre côté, les avocats de notre côté. A cause, à mon avis, du fait que le procès a été fabriqué, il portait dès le départ un caractère absurde, par conséquent tout y avait l’air bizarre…

-Katia, nous avons vu tout ça il y a un an. Mais vous, vous n’avez pas regardé les choses d’une nouvelle manière ? Peut-être, auriez-vous personnellement compris quelque-chose après un an ?

-Tout au début, lorsqu’on nous a arrêté le 3 mars, deux ont été relâchées. Il y avait déjà à ce moment-là des dérèglements. Par exemple, on a confisqué les ordinateurs et les disques durs de Nadia et Petia. les miens aussi d’ailleurs. Cependant pour moi tout a été fait de façon légale chez l’inspecteur. Mais pour Petia et Nadia – illégalement. Et c’est contre ça que je fait appel à recours hiérarchique

-Cette confiscation d’ordinateurs est un moment si important ?

-Bien sûr ! Toute l’affaire pénale a commencé sur ces ordinateurs et disques, confisqués illégalement. La police a prit ces objets pour un contrôle, s’il y avait de la drogue ou des armes. Normalement, ils doivent les saisir, les contrôler, les emballer et les rendre à leur propriétaire. Ils n’avaient pas le droit de les confisquer. Mais eux, ils les ont, physiquement parlant, pris, et plus tard, comme par magie, les affaires sont passées du bureau de police à celui de l’inspecteur. Ces vidéos ont aidé à montrer, d’une certaine manière, une preuve pour l’accusation. En fait, c’était « la principale preuve » contre nous. S’il n’y avait pas eu cette preuve, alors je ne sais même pas comment ils auraient construit le procès. Les expertises, qui ont d’abord été menées par le « ГУП ЦИАТ » (Entreprise Unie d’Etat Centre d’Informations et de Technologies Analytiques) et ensuite pas d’étranges soi-disant experts, ont pour base ces vidéos.

-J’avais l’impression que vous alliez répondre quelque chose concernant vos avocats, avec lesquels se sont finalement développées des relations étranges. Vous déposez des plaintes contre eux, vous parvenez à les priver de leur statut.

-Oui. En vérité, je ne savais pas auparavant quelles relations peuvent lier un avocat et son client. Pour moi, c’est aussi un thème totalement nouveau. Dans la plupart des cas, ce sont des choses internes, qui ne sont pas montrées au public. Mais pour nous, c’est un cas très différent. Nous avons un procès public, n’importe quel mouvement est exposé en public, et est vu par tout le monde. Et puis, les avocats eux-mêmes délivraient, et continuent de livrer publiquement, leurs actions. Même certains projets, ils font tout ça publiquement.
-Cet éclatant affichage de votre procès était votre vœu ou une idée de vos avocats ?
-L’idée de l’affichage du procès s’est formée d’elle-même. Que l’affaire fasse beaucoup de bruit on l’a compris dès le début, dès qu’on a reçu des nouvelles sur leur volonté d’ouvrir une affaire pénale. Et on comprenait que si ça continuait, il y aurait un procès retentissant. Quoiqu’on ne comprenait pas qu’il y aurait une explosion aussi énorme. Par la suite, même en détention provisoire je comprenais que dehors c’était très agité, que ça bouillonnait.

-En détention provisoire comment le compreniez-vous ? Vous aviez des sources d’information ?

-Évidemment, en détention provisoire on ne le voyait pas, particulièrement durant les premiers jours, où tu ne vois rien, à part les cameras et les gens qui sont à côté. Mais tu comprends que là-bas tout s’agite et bouillonne.

-A un certain moment, des célébrités ont commencé à vous soutenir, on aurait dit que c’était presque la politique mondiale qui dépendait de trois membres d’un groupe punk … C’était l’initiative de qui, la votre ou celle de vos avocats ?

-On peut parler ici d’une décision collective. Bien sûr, je n’ai pas tout vu. On ne peut voir cette situation que maintenant, à ce moment-là c’était compliqué de l’analyser. Mais je peux dire qu’une importante quantité de personnes y ont mis leurs efforts. Le groupe de soutien international, se sont pas mal de personnes de pays différents. C’était important pour eux d’éclairer chacun de nos mouvements, chaque action.

-Essayons maintenant d’analyser, d’autant plus que, comme vous l’avez dit, vous vous y connaissez maintenant en procédure pénale. Cet affichage public du procès a-t-il aidé ou, au contraire, tout gâché ?
-Et bien, tout dépend de quel public il s’agit…

-Celui qu’il y avait. Peut-être que s’il y avait eu moins de bruit, plus court aurait été le sursis ?

-En principe, il ne pouvait pas y avoir moins de bruit. Le groupe des Pussy Riot lui-même touche à des sujets de conflits de notre société. Et l’affaire pénale l’a confirmé, si une telle réaction négative remue, respectivement, la thématique conflictuelle que nous avons touché, l’union du Patriarcat avec le gouvernement, n’aurait pas pu provoquer un tel nombre de débats, car si les Médias de masse voient que le thème est conflictuel, ils commencent à travailler dessus, c’est un phénomène inévitable.

-Vous avez dit « on ne comprenait pas qu’il y aurait une explosion ». Quand vous alliez à la Cathédrale du Christ-Sauveur, à quelle réaction vous attendiez-vous suite à cet acte ?

-Eh bien… On comprenait qu’il allait y avoir un grand débat public autour de la thématique touchée. On comprenait qu’il allait y avoir beaucoup de réactions négatives en Russie. Mais, bien sûr, on ne s’attendait pas à ce qu’une affaire pénale démarre aussi vite. Et à quel point tout cela serait rude.

-Et si vous aviez réalisé comment tout cela pouvait finir ?

– Je pense qu’on aurait tout fait pareil, simplement, on aurait pris certaines mesures. On se serait mieux préparées, pour qu’il soit plus difficile d’ouvrir une affaire pénale, plus difficile de mener le procès tel qu’il l’a été. On se serait mieux préparées pour une défense.

-Pour ne pas qu’on vous attrape, c’est ça ?

-Oui, c’est ce qu’est la défense. Ça ne nous est même pas venu à l’esprit qu’on nous mette en prison pour ça. Et à la vitesse de l’éclair.

-Suite à votre action, on a commencé à parler de plus en plus de l’Église Orthodoxe Russe, au final le gouvernement soutien l’église, et elle amplifie la violence. Vous ne pensiez pas que c’est vous, avec vos amies, qui avez fait sortir le Djinn de sa bouteille ?

-Pas vraiment, un tel marasme avait déjà lieu auparavant, c’est juste que lÉglise Orthodoxe Russe prêtait moins d’attention aux médias. Leur travail avec les Médias de masse était construit différemment. Ils y prêtent juste plus d’attention. Et travaillent plus avec les informations.

-C’est une réaction à votre action ?

-Oui, évidemment, c’est une réaction à notre action ! Mais cela ne veut pas dire que nous avons gâché les choses. Nous avons fonctionné comme… Imaginez, un homme rentre dans une pièce, elle n’est pas rangée, il allume une lampe de poche, voit tout ça et il a une mauvaise réaction, évidemment, cela lui déplait d’avoir trouvé quelque chose de mal. Nous avons fonctionné comme cette lampe de poche.

-A la fin du procès nous avons vu que quelque chose c’était passé entre vous Nadia et Macha. Au début vous restiez ensemble très amicalement, mais, suite au jugement, c’est comme si quelque chose c’était brisé…

-Non, ce n’est pas ça. Je ne sais pas qui l’interprète de cette façon. Au début il y avait des tribunaux de mesure préventive, et chacune y était emmenée seule, on ne se voyait véritablement pas. Parfois, on nous enfermait dans des « verres » et on se voyait uniquement à travers les petits trous. Et puis même, c’était impossible de regarder. En fait, au début, on ne se voyait absolument pas. Après, quand les tribunaux de Hamovicheski ont commencé, on nous a permis de s’asseoir dans la même section du panier à salade. On pouvait alors plus ou moins se parler, mais c’était parfois impossible à cause du bruit. Moi non plus je ne sais pas, j’ai l’impression que nous avons toujours été unies, comme maintenant. La seule chose, c’est la restriction des échanges. Le fait qu’on ne puisse pas échanger entraine une dissolution. Lorsque nous avons été arrêtées, nous étions dans des cellules différentes et nous ne pouvions nous parler. Actuellement, il y a de telles restrictions chez Nadia et Macha, qu’elles ne peuvent pas se parler, et moi je ne peux pas leur parler. En fait, c’est une dissolution d’informations. Mais lors du procès, je ne sais pas, on communiquait comme on le pouvait.

-Donc vous êtes restées amies ?

-Oui, bien sûr.

-Vos amies ont-elles eu le temps de vous faire partager leur avis sur le fait que vous ayez changé d’avocat et, grâce à cela, retrouvé la liberté ?

-Macha m’avait enlacé pendant très longtemps, je m’en souviens. Elle aime bien enlacer quand elle est contente. Nadia aussi, évidemment. Tout le monde était très content. Parce que pour nous c’était au moins une petite victoire. Parce que si nous avions toutes été envoyées en camp, ça aurait été pire. Au moins l’une de nous, ça n’a plus d’importance laquelle, le mieux aurait été les trois, mais au moins ainsi… C’était comme une sorte de surprise.

-Mais il existe des points de vue selon lesquels, ce n’était pas quelque chose d’inattendu. Qu’on vous mettait la pression en vous obligeant de refuser les avocats à scandales en échange d’une libération.

-C’est totalement faux. Personne ne me mettait la pression, je ne sais même pas qui aurait pu le faire. Ici c’était entièrement ma propre décision. Basée sur les discussions avec les avocats et une sérieuse perte de confiance en eux. Sur une certaine déception. Je commençais à remarquer qu’ils ne se comportaient pas bien avec moi, ils mentaient tout le temps. Parce que certaines personnes m’écrivaient et je voyais ce qu’il se passait dehors, et j’ai compris que l’information que me donnaient les avocats ne correspondait pas du tout. Et, bien sûr, ça m’est passé par la tête, que peut-être, dans le procès ils ne faisaient pas tout pour me défendre.

-Comment receviez-vous ces informations en détention provisoire ?

-Eh bien par courrier. On peut officiellement écrire des lettres en détention provisoire.

-Et dans les lettres, on vous racontait tout sur la situation ?

-Oui, mais pas sur les avocats, par exemple, il y avait des infos, des événements, dont parlaient les Médias de masse, ce sont ce genre de choses que m’écrivaient mes amis. Il y avait des moments où j’attrapais moi-même les avocats sur un mensonge. Aussi, ce qui me troublait, c’est que constamment ils sortaient le sujet du procès pénal comme une stratégie de défense. Ils disaient tout le temps que tout cela était inutile, absurde, que toutes les questions étaient réglées par l’administration du président, qu’il y avait rien à dire de plus.

-Peut-être en était-il vraiment ainsi ?

-Peut-être qu’il en était vraiment ainsi, mais le devoir d’un avocat est de parler de défense, même dans le cas où il y a réellement une sorte de pression de la part de l’administration du président. Si l’avocat dit que tout est inutile, c’est vraiment étrange.

-Ce n’est pas par hasard que j’ai qualifié vos relations, justement, d’étranges : vos avocats ont publié sur internet vos conversations, puis il y a eu des copies d’un accord, selon lequel vous les autorisiez à divulguer les secrets professionnels d’avocats…

-A vrai dire, cela continue de me surprendre. Les gens dépassent toutes les limites.

-Mais vous aviez signé un accord selon lequel vous les autorisiez à ne pas respecter le secret professionnel d’avocat ?

-Non, je n’ai signé aucun accord avec eux. C’est justement l’une de mes plaintes contre eux. Ils sont rentrés dans l’affaire, il y a eu un accord verbal, mais je n’ai signé aucun accord. Et je n’ai jamais autorisé à divulguer nos échanges personnels. Et ces accords, je ne les ai jamais vus. Lorsqu’un avocat ne respecte pas le secret des échanges personnels, lorsque des accords apparaissent, que je n’ai jamais signés… Quoique, si je me souviens bien, l’accord n’était pas publié avec moi, mais avec Nadia Tolokonnikova. Mais je suis certaine, qu’il a été fait par derrière. Comment – c’est à eux qu’il faut le demander.

-L’avocat Feigin parlait d’une autre histoire incompréhensible avec la marque Pussy Riot. Cette marque existe vraiment, elle est enregistrée ?

-Ils avaient essayé de l’enregistrer en Russie, de plus quelques demandes ont été envoyées dans quelques pays de l’Union Européenne ainsi qu’aux USA.

-Pourquoi ?

-Peut-être qu’ils avaient besoin d’un contrôle sur les droits d’auteur du groupe ?

-Katia, soyez d’accord que s’il n’y avait pas eu ce procès, la valeur des droits d’auteurs du groupe Pussy Riot, n’aurait pas été considérée sérieusement. On a entendu parler de votre groupe grâce au procès.

-En réalité, le groupe était déjà connu suite à ses précédentes apparitions. Les gens d’Europe et d’Amérique disent qu’ils nous ont remarqué depuis longtemps. Moi non plus je ne sais pas quand est ce qu’ils ont essayé d’enregistrer une marque, c’est eux qui ont tous les documents. Je ne suis pas sûre qu’ils l’aient fait en avril, peut-être que c’était pendant l’été. Ou bien après le jugement, lorsqu’il y a eu le pic de popularité. Il faut se renseigner.

-Et vous-même, vous n’avez jamais essayé d’enregistrer une marque ?

-Non, une marque se crée pour pouvoir, dans le futur, s’occuper d’une certaine activité commerciale. Or, notre groupe n’a jamais soutenu le commerce. Au contraire : nous sommes un groupe de gauche, nous nous opposons au commerce, particulièrement dans l’art. Nous protestons contre de tels phénomènes dans l’art, la musique. Ce sont des points de vue, idéologiquement, hostiles pour nous. C’est pour ça que, évidemment, nous n’avions jamais essayé.

-En fait, comment est apparu votre groupe ? Votre papa racontait dans une interview que les filles venaient chez vous, vous vous enfermiez, marmonniez sur quelque chose…

-Mon papa voit tout à sa manière. En réalité, dans le groupe il y a plusieurs personnes, tout le monde s’est rencontré de façon différente. Avec Nadia et Macha on s’est rencontrées en 2008. Depuis on est restées en contact.

-Où vous êtes vous rencontrées ?

-Avec Nadia on s’est rencontrée lors d’une exposition. Il y avait l’exposition d’hiver à l’Ecole de Rodchenko, là où je faisais mes études à ce moment-là. C’est une école d’art moderne, de photographie et de multimédia. Là-bas il y a de la photographie, des vidéos, des installations. Et Nadia y était venue, sans doute intéressée par les travaux de l’école. Nous avions pas mal parlé, et échangé nos numéros de téléphone.

-En ce temps là vous aviez un enseignement technique supérieur et vous travailliez comme ingénieur dans une entreprise de défense. Pourquoi, tout d’un coup, une école d’art ?

-J’ai compris, qu’il était temps de changer de mode de vie. J’ai travaillé de 2005 à 2007, et en 2007 j’ai démissionné, parce que… Chez n’importe quel être humain il y a de la réflexion. Tu analyses ta vie, ce qui se passe dans la société. De toute évidence, ce que je voyais ne me plaisait pas. Et ce mode de vie, où l’homme se lève tôt le matin, va au travail comme un automate, et ses efforts ne lui appartiennent pas, ce détachement du travail, et tous ces problèmes, sont apparus comme une réalité. J’ai accumulé beaucoup de pensées négatives à ce sujet. Et une fois, par hasard, sur internet, je suis tombée sur une annonce à propos de l’ouverture d’une école du nom d’Alexandre Rodtchenko. On avait un peintre avant-gardiste comme ça, au début du XXème, il est plus connu ici comme photographe. Et c’est là qu’il avait écrit les principales orientations de l’école, les connaissances de base sur le thème de l’art contemporain. Par intuition, je savais déjà un peu ce qu’était l’art contemporain, j’allais à des expositions. J’ai démissionné et photographié tout l’été car pour être pris il fallait avoir un porte-folio.

-Et quand est-ce que Macha s’est jointe à vous ?

-Avec Macha on s’est également rencontrées en 2008, mais déjà en été. Elle participait, justement, à notre mouvement, dans le cadre du groupe « La guerre ». C’était justement l’exposition intitulée « Attention la religion ». Là, on a rencontré Macha.

-Comment vous est venue l’idée de former précisément un groupe punk ?

-Le punk est un phénomène très répandu dans la culture des masses, il est difficile de ne pas le remarquer. D’autant plus qu’aux USA il y avait un vif phénomène, les Riot Girls. Et il y avait un groupe légendaire ; Bikini Kill. Et c’est justement là-bas que le punk-rock était utilisé pour exprimer ce qu’on pense, exprimer les idéologies du féminisme, les points de vue féministes. Et c’est, bien sûr, une idée très intéressante. C’est ainsi que nous y sommes venues.

-Pussy Riot est dérivé d’un hybride de Riot Girls et Bikini Kill ?

-Je ne dirais pas ça, très peu de points communs. Les seules choses qui nous réunissent c’est la musique punk et le fait que ces groupes ont aussi un collectif exclusivement féminin. Tout le reste est différent. Après tout, nos concerts sont illégaux, c’est toujours des apparitions inattendues. A la différence de Bikini Kill, leurs concerts se déroulaient dans les clubs.

-Je voulais dire le nom.

-Ah, je comprends. Vous parlez du contraste des mots ? Bikini est le nom d’une île, où les USA effectuaient des expériences sur des bombes atomiques, et elles jouent sur la coïncidence du mot bikini avec le nom de l’île. Les Riot Girls, c’est plus proche. On cherchait un contraste entre les mots pour qu’il y ait un maximum de sens sexiste. Si vous voulez une désignation de quelque chose de féminin dans la culture, alors pussy s’utilise aussi bien affectueusement que dans la culture porno.

-Vous avez dis avoir laissé votre travail lorsque vous êtes allée à l’école de Rodtchenko. Après cela et jusqu’à votre arrestation vous n’aviez pas travaillé ?

-Oui, je ne travaillais pas. Moi, Nadia et Macha on faisait nos études. Les gens qui étudient pleinement ne peuvent pas travailler. Nous étions des étudiantes et on étudiait quasiment toute la journée.

-Votre père ne vous a jamais dit que c’était difficile pour lui d’être le seul à travailler?

-Je ne dirais pas que je vivais sur son argent, après tout, j’avais des économies.

-Peut-être aurait-il mieux valut mettre l’art sur un fond commercial ? Devenir connu, remplir des stades, gagner de l’argent ?

-Nous avions des objectifs et des buts totalement différents ! Dans cette optique nous ne sommes pas un groupe de musique. Nous n’avons pas pour seule idée de chanter.. La chose n’est pas uniquement dans la musique. La musique en fait partie, mais le plus important sont nos points de vue, nos idéologies, nos textes, les apparitions illégales, les mouvements. La musique c’est juste comme une forme.

-Vous vous écrivez actuellement avec Nadia et Macha ?

-Oui, bien sûr ! Sauf que les lettres mettent très longtemps à arriver, plusieurs mois. Mais je sais que pour Nadia c’est assez difficile. Elle a été envoyée dans un camp très rude, c’est une réelle zone « rouge ». Là-bas on ne peut pas s’asseoir une minute, tout y est construit de telle manière que les gens y travaillent constamment, constamment. Et dans l’atelier de couture, où Nadia travaille, les conditions sont horribles, les femmes se piquent constamment les doigts avec les aiguilles, et là-bas il y a plein de monde qui a des maladies qui se transmettent par le sang, tout ça est assez dangereux. Par ailleurs, les machines y sont vieilles, il y a donc un bruit horrible, les maux de têtes de Nadia se sont amplifiés. De plus, c’est une zone où arrivent des figures médiatiques, et c’est impossible d’y défendre tes droits par des méthodes publiques. Il est même impossible de se plaindre quelque part, défendre quelque chose. Pour Macha c’est plus facile avec l’amélioration des conditions de vie. Elle a été transférée des camps de Berezniakov au sud de Nijnii Novgorod, les conditions de vie y sont un peu mieux. A Berezniakov il n’y avait même pas d’eau chaude.

-Il ne reste plus très longtemps à patienter.

-Plus de six mois. J’espère que nos plaintes au conseil de surveillance vont influer sur la Cour suprême et qu’elles seront relâchées avant mars 2014.

Interview de Irina Tumakova , « fontanka.ru »
Traduit du russe par Anna Kosova

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