Ce difficile dossier russe

Traduction de l’article de Boris Younanov, The New Times, par Jonathan Morice, publié avec l’autorisation de l’éditeur.

La première visite du président de la République François Hollande, issu du parti socialiste, à Moscou a confirmé les soupçons : pour l’élite politique européenne, la question des droits de l’homme en Russie ne se pose pas. Le seul problème auquel ils prêtent attention est le risque de laisser filer des contrats.

À Moscou, Hollande n'a pas trouvé de mots pour convaincre la société civile
À Moscou, Hollande n’a pas trouvé de mots pour convaincre la société civile

« Mon collègue allemand m’a dit que M.Poutine lui téléphone personnellement, et moi je ne le connais encore même pas » dit un homme d’affaire français à M.Hollande. « Eh bien voilà, aujourd’hui vous allez le rencontrer » lui répond M.Hollande. Et le soir même ils rencontraient Poutine en compagnie d’hommes d’affaires russes et français. Ce format de rencontre au Kremlin est habituellement réservé à Obama et au business américain. Et encore, c’était avant que la « loi Magnitsky » ne soit adoptée aux Etats-Unis, interdisant l’accès au territoire américain des fonctionnaires russes soupçonnés d’être responsables de la mort de cet avocat d’affaires, et gelant leurs avoirs.

Prenant tout de même la parole avant les hommes d’affaire, Hollande a d’abord souligné avec des accents Gaulliens les liens qui unissent la France et la  Russie, en particulier autour des notions et des valeurs de « souveraineté » et « d’indépendance ».

Socialiste pragmatique

Avant de prendre le Paris-Moscou, M.Hollande avait opportunément laissé courir le bruit : la France ne suivra pas les américains et n’adoptera pas sa propre « loi Magnitsky ». Ces mêmes français qui, d’après un récent sondage IFOP sont 85% à être favorable à une telle loi peuvent garder cette opinion pour eux : c’est en tout cas ce que semble dire l’Elysée. Ce serait le prix à payer pour continuer à s’offrir le marché russe, déjà devenu pour les groupes géants tels que Renault, Air Liquide ou la Société Générale un facteur clé de leur stratégie de développement.

Il s’agirait de ne pas écorcher les oreilles trop sensibles de M.Poutine. La tactique choisie par l’Elysée est parfaitement résumée par un conseiller non officiel, Philippe Migault, de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) : ne pas pousser M.Poutine dans ses retranchements, que ce soit sur le dossier Syrien ou sur la question des droits de l’homme. « Cela donnerait à penser que l’on en est resté à l’esprit de la guerre froide », souligne M.Migault. Mieux vaut donc troquer son idéalisme pour un pragmatisme de bon aloi en se concentrant sur ce qui fonctionne dans les relations bilatérales.

C’est pourquoi il ne fallait pas trop porter attention au fait que la visite de M.Hollande ait fini par une rencontre avec la société civile russe. Il s’agissait là d’une étape improvisée dans les derniers jours de la préparation du voyage, et uniquement sous la pression des associations françaises de défense de droits de l’homme qui demandaient à ce que soient défendues les valeurs démocratiques. Cette concession ne changeait rien au sens de la visite.

Une annus horribilis qui imposait une rencontre entre les deux hommes

Cette visite n’avait en apparence pas d’ordre du jour précis : la conversation entre les présidents a balayé plusieurs thèmes sans qu’aucun accord ne soit conclu. En juin MM.Hollande et Poutine s’étaient rencontré pour la première fois et ni l’un ni l’autre ne s’étaient fait forte impression. Il était temps de réparer cela par une visite de courtoisie à Moscou. Cette fois, il semble que le Président russe a su trouver les arguments pour augmenter l’enthousiasme de son homologue français. Tout d’abord, en tenant sa promesse de garantir la sécurité des 1500 soldats français qui ont quitté l’Afghanistan par la « route du Nord » – en train jusqu’à Saint-Petersboug puis en bateau. Ensuite en soutenant presque immédiatement l’intervention française au Mali et en exigeant personnellement que l’industrie d’armement russe entame des négociations en vue d’un approvisionnement de l’armée malienne.

Pourtant, les liens entre la France et Moscou se distendaient depuis plusieurs mois. Les français n’ont pas eu l’idée du rapport entre la politique intérieure et extérieure dans le contexte de l’autocratie et l’absence d’état de droit en Russie. Que fallait-il attendre de la Russie sur le plan extérieur alors que sur le plan intérieur, on est en plein dans la répression massive des ONG et la paranoïa anti-espion, « ennemi de l’intérieur » ?

Les pouvoirs publics russes avaient ainsi refusé un visa à l’universitaire française Amandine Regamey et s’étaient même permis de laisser ostensiblement trainer la délivrance d’un visa au nouveau consul général de France à Ekaterinbourg.

De son côté, Paris répliquait discrètement. Par exemple, la Caisse des dépôts et consignations, banque gouvernementale française, s’était empressée d’investir dans une station de vacances du Caucase nord dirigée par Ahmed Bilalov, un homme d’affaire en disgrâce à Moscou (il avait été évincé de l’organisation des jeux olympiques prévus à Sotchi en 2014).

Bref, il était temps de mettre un terme à cette annus horribilis.

Attendre n’était plus une option

Ce que Poutine a pris, il peut le reprendre. Pour l’instant, les français acceptent ce fait du Prince. Le plus important est de ce mettre d’accord avec lui, comme jadis avec Medvedev, et avec les investisseurs russes sur lesquels Paris fait aujourd’hui un pari.

« Attendre n’est plus une option. En Europe, il n’y a plus que les Russes qui ont de l’argent disponible » selon un homme d’affaires français. Comment faire venir cet argent ? Les français comptent sur l’accord du 28 février qui créé un fond commun pour les investissements directs. Du pain béni pour les ouvriers français, par exemple ceux de l’usine métallurgique « Sambre et Meuse », rachetés par « OuralWagonZavod ».

A court terme tout va bien. Alors que Gazprom ruine l’Ukraine et la Lettonie avec ses prix élevés du gaz, l’entreprise est loin d’adopter la même tactique concernant la France important, marché vers lequel sont orientés plusieurs projets de gazoducs, dont un gigantesque jusqu’à Bordeaux !

Pourvu que cette tactique française lui apporte une réussite matérielle. Néanmoins, sont-ils nombreux, les français qui en profiteront directement, au-delà du cercle de dirigeants ? Que feront les français, si les russes tournent casaque ? Peut-on compter sur la fiabilité d’un partenaire qui ne cesse de durcir cette politique ?

Un interlocuteur attentif

Le président Hollande, dans son intervention devant les milieux d’affaires français à l’hôtel « Baltchougue », dans une salle au nom symbolique de « Vladimir », a annoncé qu’il allait faciliter l’obtention de visas pour les investisseurs, chefs d’entreprises « et même les acteurs » russes, et « nous allons mettre en place toutes les conditions pour que nos célébrités aillent en Russie (la référence au « nouveau russe », Gérard Depardieu, plonge l’auditoire dans l’hilarité). Sans doute le président français n’est-il pas au courant qu’il est maintenant interdit aux citoyens russes de vivre ailleurs que là où ils sont enregistrés, exactement comme au temps de l’URSS. La prochaine étape, en continuant à suivre la pratique soviétique, consisterait à exiger un visa… pour la sortie du territoire. Dès lors, les « facilités » français ne seraient d’aucune utilité.

Lors de sa rencontre avec les représentants de la société civile François Hollande avait 2 heures de retard, parce qu’il avait lui-même été obligé d’attendre 1 heure et quart Vladimir Poutine, à tuer le temps dans l’hôtel « Ritz-Carlton ». L’écologue Evguenia Chirikova a raconté au Président les excès destructeurs du consortium franco-russe chargé du chantier de l’autoroute « Moscou- Saint-Petersbourg ». Militante de la défense des droits de l’homme, Svétlana Gannouchkina s’est concentrée sur les agissements criminels de Khadirov contre les femmes en Tchétchénie. D’autres ont parlé à Hollande de « l’affaire Magnitski ». Il a écouté attentivement, mais il était difficile de comprendre, dans ses réponses, ce qu’allait faire la France à propos du difficile dossier des droits de l’homme en Russie.

Et alors quelqu’un de la délégation français, tout près de Hollande, grogna bruyamment. De fait, il ne fallait pas continuer plus longtemps…

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