Le sacré dans l’art : est-il possible de représenter les Pussy Riot sous forme d’icône en Russie ?

Tout le monde connaît le cas des Pussy Riot : trois membres de ce groupe ont été arrêtés, jugés et condamnés à deux ans de camp pour leur performance réalisée dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Le 21 décembre, Le Figaro a même élu Nadia Tolokonnikova femme de l’année. Pourtant les Pussy Riot ne sont pas les seuls artistes russes privés de leur liberté d’expression.

Nous vous invitons à la soirée-débat organisée par l’association Russie-Libertés avec la participation de la Fondation « Russie pour tous » aura lieu le lundi 14 janvier de 19h à 21h à la Maison d’Europe et d’Orient. Elle portera sur le destin de l’art contemporain indépendant en Russie en lien avec les sujets religieux.

Intervenants :

  • Alek D.Epstein, spécialiste de l’activisme artistique moderne en Russie ;
  • Ekaterina Samoutsevitch, artiste et une des membres  du groupe Pussy Riot (par vidéoconférence) ;
  • Evguénia Maltseva, artiste, auteure des  « icônes » Pussy Riot (par vidéoconférence) ;
  • Laurent-David Samama, membre du comité de rédaction de la Règle du Jeu et journaliste aux Inrockuptibles.

Réservation obligatoire au 01 40 24 00 55. Entrée libre.

Spiritual Combat - NZ - illustration 02 Trinity I

Le 20 septembre 2012 les portes d’un des plus grands centres culturels à Moscou, « Vinzavod », ont été bloquées par la police à cause d’une attaque organisée par des activistes radicaux qui contestaient l’exposition de certains ouvrages. Il s’agissait notamment de l’exposition sur « La Discorde Spirituelle », présentée par un des plus grands collectionneurs d’icônes en Russie, Viktor Bondarenko, et l’artiste-peintre Evguénia Maltseva, qui a crée des icônes inspirées par les Pussy Riot. L’artiste a été interrogée par la police.

Illustration : Evguénia Maltseva «La Trinité I», version de l’œuvre du 20 septembre 2012. Collection de Viktor Bondarenko.

Peu après ce cas, une autre exposition a été interdite à Saint-Pétersbourg – elle s’appelait « Icons » et rassemblait des ouvres d’art contemporains russes autour des sujets religieux. Dans cette même ville, le lobby conservateur  a réussi à empêcher la présentation du spectacle « Lolita » inspirée par  le roman de Vladimir Nabokov, et l’exposition de frères Chapman au Musée de l’Hermitage a suscité l’attention du procureur en ce qui concerne le caractère « extrémiste » de leurs ouvres.

Le texte ci-dessous porte sur les détails de l’exposition d’Evguénia Maltseva « La Discorde Spirituelle » et l’analyse de sa place dans l’histoire des relations entre l’art et la religion en Russie par Alek D.Epstein.

Le 20 septembre 2012 s’est produit à Moscou un évènement d’importance historique. Ensemble, les orthodoxes traditionalistes et la police ont bloqué l’entrée d’une exposition consacrée aux œuvres de l’artiste Evguénia Maltseva, « La discorde spirituelle » (« Духовная брань», en russe), co-organisée par un des collectionneurs d’icônes les plus connus de Russie, Viktor Bondarenko, ainsi que par le spécialiste des religions Roman Bagdasarov.

Ce n’est pas la première fois qu’une exposition d’art contemporain suscite de très vives critiques en Russie. La cause de cette colère ne tient pas seulement aux objets exposés, que la plupart des activistes opposés à l’exposition n’avaient pas vus.

L’importance historique de cette exposition est liée au fait qu’elle ait été co-organisée par un collectionneur d’icônes longtemps apprécié par l’Eglise orthodoxe russe (et même salué par Kyril, avant que ce dernier ne devienne le nouveau patriarche de Moscou et de toute la Russie). Or, voilà que M. Bondarenko ose dédier toute une exposition à une jeune artiste, contribuant ainsi à consacrer ses œuvres !

La réaction hostile des représentants de l’Eglise orthodoxe russe ne s’est pas faite attendre : le gouverneur du département ecclésiastique des relations entre l’Eglise et la société, l’archiprêtre Vsévolod Tchapline, a déclaré, sans même visiter l’exposition, qu’un des objets qu’elle contient fait insulte à un symbole vénéré par les chrétiens – l’icône du Sauveur – figuré ici sous la forme d’une jeune femme revêtue d’une cagoule. Le pouvoir législatif a également réagi : Irina Ïarovaïa, présidente d’une commission parlementaire sur la sécurité et la lutte contre la corruption, a averti que l’exposition « insulte les sentiments des croyants sous prétexte d’art ».

Viktor Bondarenko n’en n’est pas à son premier projet sur le sacré dans l’art. L’un d’entre eux, Diesis/Предстояние, avait été approuvé par l’Eglise, le nom même du projet ayant été choisi par l’archiprêtre Tchapline. Malgré cela, les huit œuvres d’Evguénia Maltseva exposées au centre d’art « Vinzavod » ont été condamnées par l’Eglise, laquelle est tacitement alliée à l’Etat, et par les militants traditionalistes. Ces œuvres ont été qualifiées d’art moderne reflétant une forme de « fascisme libéral » insultant les symboles sacrés, dans la droite ligne de la condamnation de la mise en scène des Pussy Riot, dénoncée comme forme « d’hooliganisme motivé par la haine de la religion ».

Que s’est-il passé ? L’exposition reflète-t-elle vraiment la moindre haine anti-religieuse ?  – telles sont les questions auxquelles Alek D. Epstein a tenté de répondre par son livre-album.

Le livre porte le même titre que l’exposition : « La discorde spirituelle ». Il comporte 7 chapitres, au fil desquels l’auteur analyse l’histoire des relations entre artistes et serviteurs du culte, en commençant par les premières icônes de l’art chrétien. Les noms des chapitres donnent une idée de la manière dont le langage artistique a évolué au fil de sa quête du sacré : de la critique des iconoclastes des premiers siècles après Jésus Christ aux œuvres avant-gardistes des artistes russes. Voici leurs titres :

  1. L’origine de la lutte de l’Esprit : entre iconoclasme et iconodulie
  2. De la peinture d’icônes à la peinture religieuse
  3. Le développement de la peinture à thèmes religieux en Russie
  4. Les sujets sacrés dans l’art contemporain
  5. Pas de répit dans la quête de Dieu : la collection de Viktor Bondarenko et ses projets artistiques
  6. Making of : dans les coulisses de l’exposition la plus remarquée de l’année
  7. Qui a le monopole de Dieu en Russie ?

Une série d’interviews aux médias ouvre le livre. Voici l’extrait d’un entretien de Viktor Bondarenko à la Radio « Svoboda » : « chaque artiste décrit son époque à lui, et l’actualité de cette époque. Les gens à courte-vue, les obscurantistes, ne s’interrogent plus sur la personne de Simon Ouchakov, par exemple, qui au XVIIe siècle commença à créer des icônes « ressemblant à la vie », et contre lesquelles beaucoup de traditionalistes orthodoxes lançaient l’anathème. Je pense qu’il aurait été découpé en morceaux s’il n’avait pas occupé le poste de président du Palais des armes, et s’il n’avait pas été ami avec le Tsar. […] Lors de mes discussions avec les représentants de l’Eglise, j’ai pris des icônes de ma collection pour les poser devant eux en leur demandant : « Voici Jésus archaïque, voici Jésus de l’époque rococo, et là – Jésus moderne. Lequel est correct, lequel est canonique ? »  – Et quelle fut la réponse de ces représentants de l’Eglise ? – Ils m’ont confié qu’eux-mêmes avaient peur de ces obscurantistes stupides, capables de les assaillir en criant « Vous nous privez de notre Dieu ! ».

L’auteur du livre rappelle ainsi à ses lecteurs que toute œuvre artistique doit être replacée dans le contexte de l’époque qui la voit naître. Déjà au Moyen-Âge, sur les tableaux de la Sainte Famille figuraient aussi les visages des personnes commandant l’œuvre à lartiste ! Même dans l’œuvre de l’artiste russe Alexandre Ivanov, « L’apparition du Christ au peuple », le spectateur peut distinguer l’artiste et son ami, l’écrivain Nicolas Gogol.

Souvent, il n’y a simplement pas de canon pour guider l’artiste dans sa manière de représenter une scène ou une autre. Alek D.Epstein cite la critique d’art Irina Bouseva-Davidova, qui rappelle que dans l’art du Moyen-Âge, les artistes créaient les œuvres en représentant les scènes sur un même sujet différemment. Ainsi, la pose de la Sainte Vierge lors de l’Annonciation n’obéit à aucun canon particulier : elle est représentée assise ou debout, selon les artistes. Mais ces différences ne gênaient ni le clergé, ni les paroissiens.

Les militants orthodoxes qui contestent l’exposition accusent Evguénia Maltseva de canoniser ce que les règles de canonisation interdisent. Elle a présenté les jeunes femmes du groupe Pussy Riot sous la forme d’une icône, en miroir des visages de la sainte Trinité, mais où une ombre ne laisse voir que les yeux et la bouche, donnant ainsi l’impression d’un visage cagoulé.

Mais les activistes refusent cependant d’accepter l’idée que la peinture d’icônes, comme toute peinture, soit un processus, et la technique de la peinture peut amener l’artiste à superposer des images (le livre offre beaucoup d’exemples de ce que recouvrent certaines images célèbres). Et ces militants ont oublié que le 7 octobre 1997, le négatif du visage du Christ Sauveur sur le Saint Suaire de Turin a reçu la bénédiction du patriarche Alexis II (mais le fait qu’il s’agisse de négatifs dans les deux cas importe-t-il ?). Ils étaient prêts à détruire l’exposition, tout en sachant que trois des tableaux qu’elle contient (« La Sainte-Vierge », « Le Sauveur » et « La Trinité ») ont été vénérés par le père Ilarion.

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Photo 33-34. Père Ilarion (Roman Zaïtsev) consacrant «La Sainte-Vierge» dEvguénia Maltseva à louverture de lexposition « La lutte de lEsprit », 20 septembre 2012. Photo de Tatiana Souchenkova.

L’exposition « La discorde spirituelle » a été visible pour deux semaines seulement : elle a été fermée le 5 octobre 2012. Entretemps, les députés de la Douma ont produit une déclaration « Sur la défense des sentiments religieux des citoyens Russes ». La constitution russe, que Viktor Bondarenko a tenu entre ses mains tout au long de la journée d’ouverture de l’exposition – comme on tiendrait une icône, comme s’il voulait que la Constitution le protège – ne la pas aidé à mener à bien son projet artistique dans ce pays « laïc » qu’est la Russie. La direction du centre d’art « Vinzavod » a demandé au propriétaire de la galerie où se tenait l’exposition de mettre fin à cette dernière.

Le 14 janvier à la Maison d’Europe et d’Orient, Alek D.Epstein offre une occasion rare de « visiter » cette exposition en montrant des photos des œuvres exposées à la galerie, mais aussi d’autres œuvres qui permettent de retracer la genèse de ce projet et d’autres projets d’art contemporain en Russie.

Evguénia Maltseva, l’auteur de l’icône intitulée « Le Sauveur » inspirée par l’image d’une femme encagoulée, que l’archiprêtre Tchapline a dénoncé en tant qu’«image antichrétienne », sera aussi présente par téléconférence pour parler de ses ouvres.

Olga Nikolaeva, sociologue, activiste de lassociation Russie-Libertés

L’auteure remercie François Christophe pour la relecture du texte.

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