Le châtiment: entretien avec Zara Mourtazaliéva sur la vie dans le camp de Mordovie où l’une des Pussy Riot va purger sa peine. Partie 3

Deux parties précédemment publiées sont :
1°. Sur les types de camp et leur structure sociale.
2°. Sur la détention dans un camp de 2 membres du groupe punk Pussy Riot.

3°. Sur les moyens de punition.

Zara : L’administration croit que la voie de fait ou l’isolation sont des types de punition les plus pénibles – quand un homme quelconque viens te tabasser dans la cellule isolée. Mais ce n’est pas vraiment la pire des choses. Voilà l’histoire qui m’est arrivée.

Il y avait 11 personnes de nationalité tchétchène dans ma colonie. Et parmi elles aucune ne pouvait espérer la libération conditionnelle, aucune recevait des mots d’encouragement de la part d’administration. Etre tchétchène et vivre en colonie – ce sont deux choses qui ne vont pas ensemble. Donc, j’ai écris une plainte sur le mépris par rapport aux tchétchènes et je l’ai envoyée à Moscou. Ensuite il y avait une commission d’investigation qui est arrivée de Moscou. Bien sûr je comprends très bien toutes les conséquences d’une telle démarche comme porter une plainte contre l’administration, et je la faisais avec la confirmation reçu préalablement de la part de toutes mes tchétchènes. Elles m’ont juré qu’elles allaient raconter aux membres de cette commission les problèmes qui existent en colonie par rapport à cette discrimination. J’ai dit à elles : « J’appelle la commission, je le fais pour nous toutes. Et donc, si l’une parmi vous osait de ne pas dire la vérité aux membres de la commission, cela serait la dernière chose que je fais pour vous ». Alors, elles toutes me pleurèrent : « Nous allons raconter tout ! »

Voilà la commission est arrivée. Ils appellent toutes ces 11 tchétchènes et parmi elles 11 sur 11 ont dit « ça se passe bien chez nous, tout est correct ». Parce qu’il y avait une conversation entre elles et l’administration juste avant la visite de la commission où l’administration a dit : « A quoi ça sert, provoquer des problèmes ? »

Russie-Libertés : Quand est-ce que cette histoire est-elle passé ? Par rapport à la durée de détention – de toi et de ces 11 tchétchènes ?
Zara : En milieu de la durée.

R-L : Comment est-ce que toi, tu l’as perçue ?

Zara : Elles me disaient en sortant de chez la commission qu’elles ont tout dit. Quand je suis rentrée dans la pièce (j’étais 7ème ou 8ème dans la queue) et j’ai commencé à raconter ce qui se passait, les membres de la commission m’ont montré les déclarations d’autres tchétchènes où elles ont écrit : « Je n’ai fais pas de grief à l’administration de la colonie, tout se passe de façon formidable ». Et les membres de la commission me disaient « Vous êtes seule à déclarer qu’il existe des problèmes en colonie pour des personnes d’origine du Caucase ». Donc les autres ont dénoncé à dire la vérité.
Tu peux imaginer l’état de choque dans lequel je me suis trouvée.
R-L : Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
Zara : La rupture de tous les contacts. Il reste juste « bonjour » et « au revoir » comme des mots à échanger – mais toutes les relations d’amitié ont disparu. Si avant je recevais un colis de la maison et je partageais son contenu de façon égale avec toutes ces 11 tchétchènes, si avant j’étais la première pour les aider, après cet incident j’ai arrêté de le faire.
R-L : Quelle fin cette histoire a-t-elle eu pour toi ?
Zara : J’ai été mise au cachot.
R-L : Pour combien de jours ?
Zara : 10.
R-L : Par rapport à l’échelle de la durée de punition, comment c’était ? Pas trop long, long ?
Zara : En effet, tu peux avoir la mise au cachot pour la durée  jusqu’aux 15 jours comme le maximum pour la punition « de la gravité moyenne ». Mais si tu es accusée de la possession de drogue ou d’alcool, ou encore d’un téléphone mobile – tu risques de recevoir ce qui s’appelle SUS (les conditions de détention strictes) de six mois.
R-L : SUS – quelles sont ces conditions ? comme dans une pièce d’isolation ?
Zara : Oui, presque comme au cachot, à la différence que tu y restes six mois.
R-L : Est-ce que tu peux donner la description de la pièce d’isolation comme si je ne savais rien dessus ?
Zara : C’est une pièce de 3 x 3 mètres. Elle est vide. Il y’a un WC et un lit qui est accroché au mur. Il y’en a aussi une petite table en métal et un banc, aussi accroché au mur.
R-L : Quelle est la chose la plus horrible par rapport à cette pièce ?
Zara : Rien.
R-L : Pourrais-tu préciser ? Rien ça veut dire quoi ? Le fait que tu es seule ?
Zara : Pour certaines ça sera la peur que l’un des membres de l’administration viendra et tu vas compter les coins.
R-L : Qu’est-ce que cela veut dire ?
Zara : Très souvent les membres de l’administration viennent au cachot pour tabasser les prisonnières. Pour que la vie ne semble pas à elles trop belle. C’est un acte de la prévention : pour que tu n’ais plus d’envie de défendre tes droits.
R-L : Combien de fois tu y étais, au cachot, pendant toute la durée de ta peine ?
Zara : Je ne sais pas… J’ai arrêté de compter.
R-L : C’était moins d’une dizaine ou plus ?
Zara : Beaucoup plus ! Très souvent l’administration n’enregistre pas le fait de la mise dans une pièce d’isolation. Pour cette raison tu peux avoir dans ta carte juste une remarque « a été mise en isolation 6 fois », mais en réalité ça sera beaucoup plus : genre 26 fois.
R-L : Combien de fois parmi ces passages au cachot, toi, tu étais la victime de tabassage ou d’autres mesures de violence, de tortures ?
Zara : [elle sourit] Là, je te jure : la moitié de la population de la colonie auraient un éclat de rire après ta question.
R-L : Pourquoi ? J’ai posé la question naïve ?
Zara : Non, pas la question – c’est le mot « tortures » que les journalistes utilisent pour décrire la violence en colonie. Mais en fait, ce qui se passe est devenu tellement ordinaire que personne n’en pense même plus dans les termes comme la « torture ». Appeler les tortures par le mot « torture » nous paraît ridicule, car tout ça se passe de façon quotidienne. Les tortures comme la pression morale ou psychologique, comme la violence physique…
Donc, en répondant à ta question, parmi tout ce temps passé dans une pièce d’isolation je n’étais jamais dans le calme.
R-L : Tu étais battue tout le temps ?
Zara : Mais il ne faut pas te battre tout le temps pour te torturer ! Parfois ils te battent, mais parfois il y a d’autres moyens pour te mettre dans les conditions de la violence ultime. Par exemple, quand les employés non-cadre d’administration te poursuivent partout et enregistrent chaque ton mot, quand ils te surveillent à tout moment. Quand ils t’accusent selon les rapports inventés, absurdes. Quand ils peuvent t’accuser de n’importe quoi et cela peut être très délicat : en tenant compte de ta nationalité ( comme dans mon cas ) et – de plus – je suis musulmane. L’exemple : si ta mère arrive te rendre un visite ils peuvent lui dire que tu fumes, mais vraiment n’importe quoi !

Il y’avait des cas, je te racontes. Les femmes tchétchènes sortaient à la fin de leur détention et rentraient chez elles. Donc, après la fin de la condamnation, après tout ça, l’administration n’a pas été trop paresseuse pour écrire à son domicile une lettre où cette tchétchène a été présentée comme une lesbienne. Tu peux imaginer quelle serait la réaction de gens en Tchétchénie s’ils apprennent sur la femme qu’elle est lesbienne ? C’est choquant.
Bien sûr, après ces gens conservatifs commencent quand-même à faire leur propre investigation – ils écrivent en colonie pour demander à nous, les détenues, si cela est vrai. Et donc, nous répondions que non, ce n’est pas vrai. Mais pendant toute cette période de l’accusation et d’investigation cela posait le problème à la femme diffamée.
R-L : Quelles sources de joie existe-t-il en colonie ?
Zara : On est dans les conditions tellement pénibles là-bas, qu’on essaie de transformer les choses vraiment pas trop importantes à une vraie joie. En effet, tout dépende de la façon comment tu vas te comporter, quelle position tu vas occuper. Il y’en a des prisonnières qui s’ouvrent leurs veines, qui essaient de se suicider. Certaines s’enferment et deviennent folles.
R-L : Est-ce qu’il y a quelqu’un dans la colonie qui peut aider à telles femmes ?
Zara : Bien sûr il y a des gens qui essaient de faire sortir la prisonnière d’une situation vraiment dangereuse. Mais quand l’administration ou les détenues perdent le contact – et cela arrive souvent, parce que tu n’as pas simplement de temps pour rester en contact avec beaucoup de gens ! – donc, quand tu loupes ce moment où la personne s’enferme, alors, il est très difficile de la sauver. Parce qu’elle plonge de plus en plus profondément dans ses problèmes.
R-L : Est-ce que l’administration a vraiment l’intérêt pour que cela n’arrive pas ? Cela peut poser de problèmes de « mauvaises statistiques », non ?
Zara : Oui, « mauvaise statistique » s’appelle mauvaise, mais pour éviter que cela soit vraiment pas bon pour l’administration, ils remplacent ce genre de statistique par d’autres classification. Si la personne s’est ouvert les veines, ils ne vont pas écrire dans le rapport qu’elle s’est ouvert les veines, non. Ils vont écrire qu’elle a fait une infraction à l’ordre quelconque et pour cela elle sera enfermée dans une pièce d’isolation.
R-L : Et s’il arrive un suicide, comment ils font pour le cacher ?
Zara : Tout d’abord, personne n’essaie même pas le cacher. La personne va être reconnue morte par tous des services médicaux – mais ils vont constater comme l’origine de sa mort une cause que l’administration va supposer. Bien sûr une commission viendra pour faire soi-disant investigation de fait pas trop normal en colonie, mais le diagnostic établi sera tout à fait différent : comme si la personne est morte à cause de l’insuffisance cardiaque ou encore d’une autre chose.
R-L : Et l’autopsie dans la morgue ne sera pas faite ?
Zara : Si, elle peut être demandée par les proches de la personne décédée, mais de manière générale cet évènement provoque un tel chagrin que les gens ne pensent même pas à faire la vérification. Ils sont occupés par les soucis liés à l’enterrement, c’est le stress pour eux. Et très rarement ils peuvent avoir cette idée de revérifier le diagnostic des médecins.
R-L : Par rapport aux moyens de contrôle, il existe en colonie des caméras de la vidéo surveillance, n’est-ce pas ? Alors, comment sont-elles utilisées, ces caméras ? En cas d’accident, j’imagine la commission va demander la vidéo ?
Zara : Oui, ils vont demander la vidéo et ils verront l’enregistrement exemplaire.
R-L : Comment ça ? La vidéo sera-t-elle remplacée ?
Zara : Non. Ils vont te montrer la vidéo tout à fait réelle avec une vie réelle en colonie IK-13. Parce que personne dans l’administration ne va faire des infractions en présence d’une caméra.
Mais il existe des pièces où les caméras ne sont pas installées – pareil pour des cachots : il y a un où la caméra est installée et où ils mettent souvent une prisonnière très calme, comme ce genre de SDF. Pour que l’enregistrement soit fait. Mais dans trois autres cachots il n’y a pas de caméras.
Et la chose vraiment étonnante c’est qu’aucune commission n’a pas posé la question sur le fait de l’absence des caméras dans d’autres cachots.
R-L : Selon toi, est-ce que cela sera-t-il vraiment réalisable d’imposer les caméras partout en colonie ?
Zara : Oui – ils l’ont déjà fait. Il y’en a des caméras partout en colonie. Ils nous observent quand on dort, ils nous voient quand on mange. Nous y vivons vraiment comme dans le show télévisé. Donc, c’est réalisable. Mais il faut imposer l’installation de caméras vraiment partout : dans les bureaux de l’administration, etc.
R-L : Est-ce que tu crois que ça va aider ?
Zara : Bien sûr. Ils ne pourront pas tuer les prisonnières sur la place.

Nous remercions Zara pour son récit.

Russie-Libertés exige la libération immédiate de tous prisonniers politiques en Russie !

(c) photo: Zara Mourtazaliéva.

Interview et traduction: Olga Nikolaeva.

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