Le châtiment: entretien avec Zara Mourtazaliéva sur la vie dans le camp de Mordovie où l’une des Pussy Riot va purger sa peine. Partie 2.

2°. Sur la détention dans un camp de 2 membres du groupe punk Pussy Riot.

Russie-Libertés : Si l’on parle de cas des Pussy Riot, comment est-ce que tu penses les deux membres de ce groupe seront reçues au camp ? Le fait qu’elles soient accusées d’un crime qui visent les sentiments des religieux, l’ordre moral, comment est-ce que cela peut influencer la perception des Pussy Riot par d’autres détenues ?

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Zara : Tout d’abord, il faut noter que dans 99% des cas les gens dans une colonie ne savent pas ce qui se passe à l’extérieure : seulement celles qui s’intéressent à la politique connaissent probablement qui sont les Pussy Riot. En plus au début personne va poser des questions sur leur passé – c’est considérée comme trop intrusive. Et les détenues ne commencent pas à communiquer avec des nouvelles-arrivées toute de suite : les détenues s’habituent à elles et les observent. Ensuite, les détenues créent artificiellement des situations pour vous tester.

R-L : Par exemple ?
Zara : Elles commencent la bagarre et regardent comment est-ce que vous allez vous comporter : est-ce que vous allez appeler l’administration pour résoudre le problème ou vous allez essayer de s’en sortir par vos propres moyens. Et tout va dépendre de votre comportement – comment vous allez réagir. Si vous résistiez, vous auriez le respect des détenues. Vous seriez invitée aux rencontres communes.

R-L : Et si la personne échoue à une telle épreuve ?
Zara : Alors elle se montrera comme non pas appartenant à la caste des femmes à qui toutes les détenues portent le respect – « blatnye ». Et toi, si tu réussies l’épreuve, tu auras comme le cercle de communication ces gens-là. Mais si tu échoues tu n’auras l’accès qu’aux gens lambda de la colonie. A cette masse de gens qui sont en train de cuire dans leur propre milieu sans avoir l’influence sur quoi que ce soit – à ces détenues qui manquent le respect, qui n’ont pas d’autorité.
R-L : Cette autorité de « blatnye », comment peut-elle être utilisée ?
Zara : Partout ! Dans un conflit avec l’administration, ou si tu as des soucis pour arranger ta vie quotidienne – les « blatnye » ont des contacts à l’extérieur de colonie, et elles arrivent à obtenir des choses pour toi qui parviennent de là-bas. Par exemple, un téléphone mobile. Cela donne le pouvoir auprès des détenues en colonie.
R-L : Et l’administration, comment réagit-elle à cela ?
Zara : Bien sûr, l’administration essaie de les poursuivre. Mais cette catégorie des détenues s’en fichent de la peine d’isolation.
R-L : Par rapport à l’envoie d’une des Pussy Riot, Nadia Tolokonnikova, en Mordovie. Où est-ce qu’elle sera envoyée, dans quelle colonie ? [l’interview a été fait le lundi, 22 octobre, quand la destination de Nadia n’était pas encore connue – ndt]
Zara : Très probablement dans la mienne, IK-13. Parce que c’est la colonie pour des femmes qui sont condamnées à la détention pour la première fois. Et il faut se rendre compte que dans la colonie IK-14 il y a une autre prisonnière fréquemment visitée par des journalistes et qui porte souvent des plaintes contre l’administration – Evguenia Khasis.

Très probablement que pour cette même raison Nadia et Masha sont envoyées dans les régions différentes, car en effet même si selon la loi elles ne peuvent pas être mises dans le même lieu de détention étant les deux partenaires dans un crime, elles pouvaient être envoyées une en colonie IK-13 et l’autre en IK-14.
Comme ça, les visiteurs et les journalistes devront choisir entre les destinations. Soit aller en Mordovie (en IK-13 ou en IK-14), soit à Perm.
R-L : Est-ce que tu peux dire, avec quelle fréquence elle pourra voir sa fille ? [Nadia Tolokonnikova est mariée et a une fille de 4 ans – ndt].
Zara : Tous les trois mois. Pendant la visite longue, ça veut dire pendant 3 jours. A condition que pendant ces trois jours Nadia ne sera pas enfermée au cachot.
R-L : Et comment l’administration peut-elle empêcher Nadia de voir sa fille ?
Zara : Tout va dépendre de Nadia Tolokonnikova. Si à son arrivée, elle sera contente de toutes les conditions en colonie et elle va sourire à l’administration sans critiquer quoi que ce soit, sans faire attention aux problèmes que les prisonnières ont dans cette colonie, en faisant l’air qu’elle n’entend rien et qu’elle ne remarque rien, je pense qu’elle n’aura aucun problème.
R-L : En observant le procès des Pussy Riot, on n’a pas eu l’impression que Nadia peut fermer les yeux à l’injustice…
Zara : Il y a beaucoup de prisonnières qui étaient courageuses et fortes lors leur procès et lors la détention en prison, mais quand elles arrivent en colonie elles sont vaincues. Il y’en a énormément des cas comme ça. Parce qu’ici, en colonie, tout un chacun est prêt de te bouffer, de te vendre.
R-L : Quand est-ce que ce moment arrive ? Le moment quand tu comprends si tu es capable ou non de supporter cette vie ? Toi-même, tu as pu la supporter? Comment as-tu pu le faire ?
Zara : Moi, j’ai eu une situation plus facile : je ne pouvais pas me permettre d’être faible, de laisser quelqu’un croire que je peux capituler en colonie, de se plier devant les prisonnières qui essaient de marcher sur moi. Je savais qu’elles sont au même niveau que moi.

Qu’est-ce que elles sont ? Mieux ou pire que moi ? Non, elles ont le même statut – les prisonnières tout simplement. Et cette compréhension, il faut l’avoir toute de suite, quand tu arrives en colonie. Si même dans tes pensées tu attribues aux autres prisonnières un rang supérieur, alors tu es foutue.

Elles sont des prisonnières. Avec des crimes différentes mais tout d’abord elles sont les prisonnières. Ensuite, il y a celles qui sont plus grandes, celles qui sont plus petites. Mais tu dois se souvenir chaque jour que tu as tes droits. Quand tu arrives là-bas, tu ne connais pas des gens. Et là-bas à chaque caste il y a des approches différentes. Donc, tu risque d’avoir des conflits…

Par rapport à la situation de Nadia, je pense que l’administration de la colonie peut recevoir des ordres de l’extérieur pour lui « fermer la gueule ». Alors, Nadia risque d’avoir beaucoup de conflits avec les prisonnières qui collaborent avec l’administration. Pour cette raison elle doit se préparer à les percevoir comme j’ai décrit : en voyant en elles des femmes du même niveau. Et il faut que Nadia leur montre la place : c’est-à-dire qu’il faut repousser ces femmes, si elles essaient d’aller trop loin.
Si les prisonnières essaieront de tabasser Nadia, elle sera obligée de se défendre et utiliser la force, apprendre parler leur langue. Parce que c’est comme ça elle peut établir sa position dans la société de la colonie. Si elle ne russisait pas, elle serait écrasée : les conditions de détention pour elle deviendront insupportables.
Même si au début certaines « blatnye » vont communiquer sur son statut auprès de la population de la colonie, en disant qu’elle est connue etc., en effet ça ne pourra lui aider que pendant deux premiers jours. Ensuite, l’attitude des gens en colonie à chaque prisonnière se forme en fonction de la façon qu’elle se comporte, comment elle va se défendre.
R-L : En revenant à la possibilité de communiquer avec le monde extérieur, avec quelle fréquence une prisonnière peut-elle voir sa famille ?
Zara : Chaque trois mois elle pourra communiquer avec ces proches : deux personnes adultes et son enfant pendant les visites longues. En plus, elle aura la possibilité d’avoir les rendez-vous courts, quand elle peut voir ces gens pendant trois heures.
R-L : Peut-elle utiliser le téléphone ?
Zara : Par téléphone tu as le droit de faire les appels chaque 15 minutes. Mais en réalité tu peux le faire 2-3 fois par semaine. Et personne ne te permettra de parler pendant ces 15 minutes. Dans mon cas, je pouvais rester au téléphone maximum 3-4 minutes : pour dire que tout se passe bien.
R-L : Et quand tu parles, est-ce que tu es seule ou quelqu’un te surveille ?
Zara : Naturellement tu n’es pas seule. Il y a une personne qui est assise à côté et qui écrit chaque ton mot. Et avant d’avoir l’accès au téléphone, il te faut écrire une demande en indiquant avec qui tu veux parler, l’adresse et le numéro de téléphone de ton destinataire. Tout ça est enregistré par les gardiens, qui font signer la feuille par les membres de l’administration. Et seulement en ayant la signature du directeur de la colonie sur cette feuille tu peux appeler tes proches.

Si tu commence à raconter trop, ils coupent la communication. Tu ne peux pas dire ce que tu voudrais. Même si elle étais battue au moment de la conversation, ou si quelqu’un était en train de tuer une autre prisonnière devant ses yeux elle ne pourrait pas dire au téléphone un seul mot sur ce qui se passe. Parce que la conversation sera toute de suite coupée.
R-L : Est-ce que tu peux parler à ton avocat de façon confidentielle ?
Zara : Non, c’est pareil pour les conversations avec l’avocat. Moi, j’étais la seule à pouvoir obtenir la permission de rester seule avec mon avocat.
R-L : Et d’autres prisonnières est-ce qu’elles ont essayé de faire la même chose ?
Zara : Oui, certaines ont essayé, mais n’ont pas réussi.
R-L : Et toi, comment as-tu pu le faire ?
Zara : Parce que j’ai fait un vrai scandale !
R-L : Et qu’est-ce qu’as-tu eu ensuite ? Tu as eu la punition pour ça ? Laquelle ?
Zara : J’étais placée au cachot.
R-L : Alors, le cachot est la peine maximale que l’administration peut utiliser pour te punir ?
Zara : Non. [Elle sourit] Ils sont très subtils dans leurs moyens de punition. Ils peuvent ne pas t’enfermer juste après ton « infraction ». Ils ont de la patience. Ils vont voir, quand tu vas déposer la demande pour un rendez-vous avec ta mère, et ils vont attendre calmement ces trois mois. Mais quand ta mère arriveras (et la mère arrivent souvent de loin – c’est tout un parcours pour elle qui coûte le temps et l’argent), l’administration viendra t’enfermer au cachot et ensuite elle dira à ta mère : « Désolé, votre fille ne peut plus vous voir, car elle est actuellement dans une pièce d’isolation ». Ils essaient de mettre la pression psychologique.
R-L : Tu parles de l’utilisation de téléphone mobile que c’est très dangereux en colonie. Alors, comment est-ce que les prisonnières peuvent le faire ?
Zara : C’est dangereux parce que les femmes – au contraire des hommes – trahissent très facilement. Donc, si tu as le téléphone mobile que tu as réussi d’obtenir pour une période donnée, il faut pas le montrer à personne.
Pour obtenir le téléphone il faut avoir de bonnes relations avec des « blatnye » – ils peuvent te donner tout si tu es capable de les récompenser. Moi, j’ai pu avoir un téléphone de cette façon et c’était le membre de l’administration qui me le donnait.
R-L : Le membre de l’administration ?
Zara : Oui. En effet, les membres de l’administration oublient vite ce que tu es tchétchène ou que tu es accusée de terrorisme – ils t’amènent les choses que tu veux dès que tu les paies. Donc, c’est aussi pour cette raison que tes proches arrivent…

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